Accueil du site > Toutes les rubriques > Dossier > Turquie : acteur majeur des relations internationales ? > La Turquie, l’eau et le politique
par Barah Mikaïl, Chercheur à l’IRIS
Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, la Turquie a développé de nouvelles dynamiques dans sa politique proche-orientale. Alors que les années 1990 avaient été marquées par de fortes tensions politiques entre Ankara et Damas, le début de cette décennie a plutôt mis en exergue un rôle important et constructif pour la diplomatie régionale turque. Ainsi, aux tensions politiques turco-syro-irakiennes d’hier, répond maintenant une implication turque forte et soucieuse de pacifier au mieux la conjoncture proche-orientale.
Cette situation ne saurait pour autant occulter l’impact important des enjeux liés à l’eau douce sur les relations entre ces trois pays. La Turquie est en effet, lois de Mère Nature aidant, en position privilégiée par rapport à ses voisins irakien et syrien. Ce fait s’explique par le tracé de ces deux importants fleuves de la région que sont le Tigre et l’Euphrate. Prenant leurs sources sur le territoire turc, ils aboutissent tous deux en Irak. Mais dans l’intervalle, ils font aussi un détour par la Syrie, permettant à Damas d’y puiser une partie de ses propres besoins hydrauliques. L’Irak quant à lui dépend quasi-exclusivement de ces mêmes eaux.
Cet ascendant hydraulique turc mine-t-il pour autant fatalement l’avenir des relations entre ces trois pays ? On se souvient que jusqu’à la fin des années 1990, Damas et Ankara avaient parfois pu donner l’impression de se diriger vers une guerre motivée en partie par le facteur hydraulique. Ainsi, en 1990, la Turquie avait « fermé les vannes » de l’Euphrate pour une durée d’un mois, arguant de problèmes techniques. La cause réelle de ce comportement était cependant beaucoup moins avouable. Ankara a en effet eu tendance à évoluer, le long des années 1990, au diapason de la question kurde et des conditions de sa réappropriation par le régime syrien. L’ancien président syrien Hafez al-Assad ayant été très souvent prompt à instrumentaliser la question kurde pour gêner ses voisins turcs, ceux-ci trouvaient dans l’eau douce matière à rappeler à Damas combien leurs atouts géopolitiques pouvaient s’avérer déterminants pour la sécurité de l’Etat syrien. Toute baisse du volume d’eau douce peut s’avérer menaçante pour la stabilité d’un pays, en particulier quand celui-ci dispose de ressources hydrauliques naturelles faibles. Dans le même temps, il est à noter que la Turquie n’est pas pour autant allée jusqu’à pérenniser ce comportement. Car si l’eau douce peut être une arme de taille, personne n’a intérêt à trop en faire apparaître la consistance, sous peine d’attirer l’attention sur une nécessaire refonte des conditions de son partage.
Depuis l’accès de Bachar al-Assad au pouvoir, les nuages turco-syriens se sont dissipés. Le président syrien est bien moins enclin à manipuler la question régionale kurde ; qui plus est, le renversement de l’ancien président irakien Saddam Hussein a eu un effet politique double. D’une part, Syriens et Turcs se retrouvent engagés dans une volonté commune de limiter l’autonomie kurde s’exerçant au nord de l’Irak ; et d’autre part, les nouveaux détenteurs du pouvoir exécutif irakien, absorbés par leurs problèmes internes, sont démunis de tout moyen d’action fort vis-à-vis de leur voisin d’amont. Le tout dans un contexte où les Etats-Unis reprennent des relations cordiales avec Ankara, alors que la majorité du parlement central irakien est elle-même en désaccord avec tout renforcement supplémentaire des compétences du gouvernement régional kurde. Cela contribue à éloigner les mésententes hydrauliques du passé, notamment lorsque Bagdad saisissait l’ONU pour tenter d’empêcher la Turquie de construire des barrages sur le Tigre et l’Euphrate. Mais peut-on pour autant tabler sur de meilleures perspectives concernant l’équation hydraulique régionale ?
Bien des craintes persistent en effet chez certains acteurs du Proche-Orient. Ainsi, la Turquie est engagée depuis la fin des années 1970 dans son fameux projet GAP (Güneydogu Anadolu Projesi, Projet du sud-est anatolien). Destiné à améliorer les rendements du sud-est anatolien en termes agricole et électrique comme en matière de création d’emplois, cet ouvrage titanesque mobilise des besoins en eaux gigantesques, qu’Ankara puise dans ses propres cours d’eau. Or, ces mêmes prélèvements se retrouvent ainsi nécessairement soustraits aux débits bénéficiant à la Syrie et à l’Irak, qui souffrent déjà de problèmes hydrauliques sérieux. Alors que Damas connaît depuis quelques années une sécheresse importante qui est allée jusqu’à pousser le pouvoir « laïque » à ordonner des prières et invocations pour la pluie, l’Irak, confronté à une baisse de ses ressources hydrauliques, connaît aussi des épidémies de choléra logiquement liées à la mauvaise qualité de ses eaux et de son environnement. Autant de faits qui rendent impérative la meilleure coordination des conditions de partage de l’eau entre ces trois pays. Cela étant dit, si l’on peut constater une disposition turque à négocier cette question, il semblerait que beaucoup reste encore à faire.
Le Forum de l’eau d’Istanbul de mars 2009 a souligné une partie de cet aspect. Parmi les ateliers qui se sont tenus, on retrouve ainsi une table ronde dédiée au projet ETIC. Acronyme pour l’« Euphrate-Tigris Initiative for Cooperation », l’ETIC, qui vise à promouvoir au départ de l’eau douce une meilleure coopération entre la Turquie, la Syrie, l’Irak, mais aussi l’Iran en termes économiques, sociaux et techniques avait ainsi le mérite de montrer que les projets d’envergure demeurent présents et réalisables. On retrouve de plus dans ce même projet des parrains et bailleurs de fonds aussi importants que la Banque Mondiale ou les Etats-Unis. Mais il n’y avait pas là pour autant de quoi exprimer une position officielle de la part des représentants politiques turcs, irakiens et syriens. Ceux-ci étaient certes présents au Forum, et se sont exprimés sur l’équation hydraulique régionale liant leurs pays respectifs. Leurs constats, basiques, étaient d’ailleurs similaires : il convient pour Ankara, Bagdad et Damas de trouver les conditions pour une meilleure coopération autour de leurs ressources hydrauliques communes. C’est là un fait qu’il était important de rappeler, certes, mais sans pour autant que le paysage régional s’en trouve bouleversé.
En tout état de cause, si les faits ne semblent en rien compromis pour l’avenir, ce n’est qu’avec le passage du temps que l’on pourra tabler sur des effets positifs pour le futur hydraulique de la sous-région. Pour l’heure, Turquie, Irak et Syrie se sont engagés à créer ensemble un institut dédié à l’étude des questions de l’eau au Moyen-Orient. Située près du barrage Atatürk, en Turquie, cette instance devrait permettre un premier échange concret d’informations et une évaluation des politiques du passé en matière de partage de l’eau. Ses frais de fonctionnement seront entièrement couverts par Ankara, signe apparent de la volonté du pays de montrer ses bonnes intentions vis-à-vis de ses voisins. De plus, les personnes la composant sont loin de compter au rang de néophytes, puisque l’on pourra y retrouver une vingtaine d’officiels et d’experts confirmés en provenance de chacun des trois pays concernés. Cela étant dit, il faudra voir dans quelle mesure ce projet d’ordre technique pourra déboucher sur des décisions politiques.
Le Tigre et l’Euphrate illustrent en effet à merveille le fait que les rapports de force militaires et diplomatiques demeurent un bouclier de taille pour tout pays soucieux de tirer un profit confortable de ressources hydrauliques régionales. Qui de la Syrie ou de l’Irak oserait ainsi s’en prendre militairement à la Turquie, ou même hausser le ton, pour accroître la part d’eau douce lui revenant ? Aucun, incontestablement. Dans l’état actuel des faits, Ankara s’est engagée à étudier tout élément abondant dans le sens d’une meilleure gestion tripartite des eaux communes à la Turquie, à la Syrie et à l’Irak (rappelons que ce même schéma de négociations a un précédent qui a cependant connu un coup d’arrêt en 1993). En parallèle, les Turcs ont aussi promis de prendre des mesures pour accroître le volume d’eau douce parvenant aux territoires syrien et irakien. Cela sans oublier les promesses turques d’investissements et d’implication en faveur des barrages situés sur le flanc syrien de l’Oronte ainsi qu’au niveau de Mossoul (Irak). Mais, aussi rassurants que puissent s’avérer les déclarations et engagements turcs, ils ne sauraient se substituer à la réalité. Face à l’attache pourtant légitime de la Turquie à la consécration de sa sécurité hydraulique, prévalent aussi des inquiétudes irakiennes et syriennes. Car ces deux pays s’accommoderont toujours mal de leur étroite dépendance hydraulique vis-à-vis d’un pays tiers. Qui plus est, dans un contexte où tout montre que d’ici à 2020 ou 2030, la Turquie ne devrait tout simplement plus avoir de surplus hydrauliques à offrir à ses voisins méridionaux. Or, si Ankara promeut aujourd’hui un certain volontarisme dans les conditions de gestion du Tigre et de l’Euphrate, cela répond peut-être en partie à sa volonté de trouver les conditions pour de meilleures relations avec ses voisins. Mais cela correspond aussi à sa volonté de négocier cet enjeu indépendamment de l’immixtion d’un quelconque acteur tiers à l’avenir. Autant dire que, sans être des facteurs belligènes potentiels stricto sensu, les eaux du Tigre et de l’Euphrate reflètent très clairement des enjeux de souveraineté étatique. Ce qui n’est pas toujours de bon augure dans une région dont l’avenir politique demeure encore assez trouble, et au sein de laquelle le « capital crédit » apparent dont dispose la Turquie pourrait n’être que conjoncturel.
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