affaires-strategiques.info

La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de la représentation et les déficiences de la légitimité

Le Liban, un pays d’eau : pour combien de temps ?

15 mai 2009

par Pierre Blanc, enseignant-chercheur au CIHEAM, rédacteur en chef de Confluences Méditerranée


Le Liban est un don du Litani ! C’est ainsi que s’exprimait Ibrahim Abd El Al au lendemain de l’indépendance, c’est-à-dire à un moment où lui-même et d’autres gestionnaires avaient projeté de faire du Liban un producteur de produits agricoles et d’énergie. A l’aune des ressources par habitant des autres pays de la région, le Liban fait en effet figure d’exception.

Grâce au Mont-Liban, le pays des Cèdres est un véritable château d’eau. Les précipitations sous forme de pluie ou neige sont stockées dans les nappes ou dans les rivières, directement pour la première ou, indirectement, pour la seconde lorsque la fonte se produit au printemps. Beaucoup de rivières permanentes (dont le Litani) ou intermittentes s’écoulent donc depuis cette montagne enneigée, éponyme du pays (Loubân, blanc), qui alimente aussi nombre de nappes phréatiques. A l’Est de ce Mont, l’Anti-Liban est une montagne beaucoup moins arrosée même si dans sa partie méridionale, le Mont Hermon permet aussi de stocker les flux humides venus du littoral avant que l’eau percole dans les nappes ou s’écoule vers les rivières si disputées du Hasbani et du Banias.

Le potentiel hydraulique du Liban est très loin d’avoir été mis en valeur. Quelques décennies plus tard, force est d’admettre que le rêve « aménagiste » d’Ibrahim Abd El Al a été pratiquement sans lendemain. Seul le barrage de Qaraoun dans la Bekaa fait figure d’ouvrage majeur dans un pays qui recèle encore beaucoup de possibilités topographiques pour la construction de barrages. Certes, un nouveau barrage a été inauguré à Chabrouh, en octobre 2007, mais le Liban est loin d’avoir atteint les objectifs du plan décennal lancé en 1999 qui prévoyait la construction de 17 barrages et retenues.

La lenteur qui affecte le développement de l’hydraulique au Liban participe évidemment des vicissitudes politiques et géopolitiques mais également de choix de politiques publiques peu orientées vers les secteurs productifs. En effet, mise à part la parenthèse politique du mandat de Fouad Chehab (1958-1964) où le Liban s’est lancé dans une réelle politique d’aménagement des infrastructures - c’est à ce moment-là que fut conçu le barrage de Qaraoun -, force est d’admettre la prévalence de politiques destinées à tertiariser l’économie plutôt qu’à promouvoir les secteurs productifs, en particulier l’agriculture qui requiert, sous ces climats, une irrigation intensive et donc un large recours à la grande hydraulique. Et, après la guerre civile qui a entravé évidemment la politique hydraulique, il n’est pas étonnant que celle-ci n’ait pas été considérée comme une priorité par le Premier ministre, Rafic Hariri, figure dominante de la scène politique libanaise jusqu’en 2004 et qui a fait un choix clair en faveur du développement du Grand-Beyrouth et du littoral, dès son arrivée au pouvoir en 1992.
A cette absence de volonté, s’ajoute maintenant le niveau d’endettement public du Liban qui ne facilite pas le financement des infrastructures hydrauliques, et conduit le Liban à devoir compter sur les bailleurs de fonds internationaux, comme dans le cas du projet canal 800 au Sud-Liban.

Parmi les pesanteurs qui hypothèquent la réalisation des infrastructures hydrauliques, il ne fait aucun doute que les facteurs géopolitiques et politiques ont également prévalu. Ainsi, la valorisation du Litani a souffert des rivalités interchiites, les chiites de la côte s’opposant à ceux de l’intérieur dans les années 1960 pour accueillir les aménagement hydrauliques. D’autre part, ce fleuve pourtant strictement libanais a été convoité par Israël et l’occupation du Sud-Liban à partir de 1978 est venue en suspendre l’aménagement. Le départ des troupes israéliennes du Sud-Liban, en mai 2000, a poussé les autorités à envisager la construction du canal 800 qui doit permettre l’irrigation de quelque 15.000 hectares et ainsi sortir une région périphérique de son sous-développement chronique. Pour l’heure, les travaux d’aménagement sont assez peu avancés, le conflit de 2006 entre Israël et le Hezbollah en ayant retardé l’avancée tout comme il a retardé les travaux sur l’Oronte (el-Assi) dans la Békaa-Nord qui doivent permettre de mettre en eau quelque 6000 hectares après que la Syrie et le Liban ont signé un accord de partage en 1994 puis en 2002.
Au final, l’eau est mal valorisée au Liban. Pour l’heure, plus de la moitié des prélèvements s’opèrent dans les nappes (52% au dernier recensement), et ce de façon totalement anarchique. Sur la côte en particulier, ces prélèvements sans contrôle viennent ainsi contribuer à l’abaissement des nappes, en facilitant par-là même les intrusions d’eau marine, ce qui accroît bien sûr la salinité. En fait ces pompages, qui se sont beaucoup développés avec la guerre civile et le recul d’un relatif État de droit, profitent encore d’un manque de contrôle alors qu’ils puisent dans des ressources souterraines qui, depuis 1926, sont pourtant propriétés de l’État.

La révolution hydraulique que certains pays ont opérée dans la région demeure donc un projet d’avenir au Liban. L’eau est un facteur de promotion des régions périphériques qui peinent tant à s’arrimer au dynamisme du Grand-Beyrouth. D’autre part, dans les régions côtières, le développement du tourisme ne peut se faire sans ménager une ressource qui pourrait manquer à terme malgré le potentiel du pays. Mais il y a plus déterminant encore pour enclencher cette révolution hydraulique : si rien n’est vraiment fait, le Liban pourrait rapidement sortir de son confort hydrique.
D’ores et déjà, il s’agit donc de mieux utiliser la ressource déjà mobilisée par un recours plus massif aux techniques d’irrigation économes en eau. Pour cela, il faut généraliser la tarification des eaux qui rend les acteurs plus économes et permet de recouvrer les coûts d’investissements. Mais en vue de cela, il faut que les agriculteurs puissent bien valoriser leurs produits afin qu’ils soient en capacité d’investir. C’est toute la question des politiques agricoles qui ont été également sacrifiées sur l’autel de la tertiarisation.
D’autre part, le Liban se doit de poursuivre ses aménagements, notamment afin de développer l’irrigation, qui est un facteur essentiel de l’intensification productive mais également de recul de la pauvreté (rapport PNUD 2007). Bien sûr, ces aménagement obligent à chercher des bailleurs de fonds et à régler les hypothèques géopolitiques qui pèsent sur les fleuves transfrontaliers. Si, sur l’Oronte, un accord a été signé avec la Syrie, tel n’est pas le cas avec le Hasbani où, comme on a pu le constater en septembre 2002 lorsque les Libanais ont voulu valoriser les eaux d’un petit affluent de ce fleuve, la souveraineté libanaise se trouve très limitée par la force de frappe israélienne, les eaux du Hasbani s’écoulant vers le Lac de Tibériade.

Ces travaux d’aménagement hydraulique sont d’autant plus importants que, avec les changements climatiques, l’accroissement des températures au cours des hivers devrait réduire les précipitations sous forme de neige et ainsi diminuer l’épaisseur du manteau neigeux. Or celui-ci est un véritable régulateur des débits puisqu’il permet de stocker l’eau en hiver et de la libérer au printemps. Ainsi, du fait des changements climatiques, le débit d’étiage sera donc atteint plus rapidement en saison. Dans ces conditions, l’augmentation des capacités de stockage s’avère une nécessité importante. Enfin, dans la perspective où les besoins en eau vont s’accroître du fait de l’augmentation de la population, il ne fait aucun doute que les conflits internes entre usagers devraient s’accroître avec le temps. Afin d’arbitrer au mieux ces querelles d’usage mais aussi de préserver une ressource fondamentalement limitée, le Liban devrait adopter progressivement la gestion intégrée par bassins. Pour réaliser tous ces objectifs, notamment l’économie d’eau et le développement des aménagements hydrauliques, il faut évidemment une volonté politique. Mais ceci renvoie à la problématique libanaise de la construction d’un État digne de ce nom.


Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
En partenariat avec



 

Imprimer cette page Envoyer cette page à un ami


Dans la même rubrique

 
 

archives  La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...)

afficher archives loupe

 
 

Qui sommes nous ?

L’IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, centre de recherche en relations internationales, a créé son site d’informations "affaires-strategiques.info".

Suite...


 
 

Home page  | Contact  | Plan du site  | Mentions_legales  | Suivre la vie du site RSS 2.0