Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Qu’est-ce que le pluralisme libanais ?
Par Bahjat Rizk, écrivain*, attaché culturel de la délégation du Liban auprès de l’UNESCO
La question délicate du pluralisme libanais se doit d’être abordée sous le double angle culturel (qui touche l’identité) et politique (qui touche le système), l’un traduisant et reflétant l’autre. Ainsi du niveau culturel en premier lieu. La question du pluralisme se pose aujourd’hui à un niveau mondial suite au développement des moyens de communication et des flux migratoires (du Sud au Nord et de l’Est vers l’Ouest) qui ont engendré une interpénétration des espaces culturels provoquant une recrudescence des conflits identitaires (1) nés avec la mondialisation.
Le Liban a été un espace de pluralisme culturel dès le début de son histoire, du fait de sa géographie atypique (côte, montagne, plaine, montagne) et de sa position médiane stratégique (sur le versant Est de la Méditerranée, aux portes de l’Asie et à égale distance de l’Europe et de l’Afrique). C’est d’ailleurs du Liban et de Tyr que sont partis Europe, Cadmos l’inventeur de l’alphabet, et Didon fondatrice de Carthage.
Il y a ainsi au Liban, sur un très petit espace, une juxtaposition et une superposition d’éléments naturels qui créent une interpénétration culturelle de fait. Dès le départ, les Phéniciens, qui ont habité cette terre, ont développé une culture de médiation culturelle et commerciale, et peut-être une incapacité à se percevoir dans une continuité géographique et humaine, d’où leur rayonnement autour de la Méditerranée. Il est très difficile au Liban de faire la séparation entre les espaces. C’est un pays paradoxal : la côte et la plaine ont constitué des voies de passage dans le prolongement des Empires d’Orient, et la montagne a servi de refuge aux minorités persécutées dans le reste du Proche-Orient. C’est la diversité géographique qui a engendré la diversité historique et culturelle (2).
Toutefois, cette diversité touche aujourd’hui toutes les sociétés du fait de la mondialisation. D’où l’importance qu’il y a à opérer une lecture anthropologique des identités collectives culturelles basée sur les paramètres définis il y a 2500 ans par Hérodote, le père de l’histoire, lors des guerres médiques entre les Grecs et les Perses. Celles-ci incarnèrent le premier choc des civilisations entre l’Orient et l’Occident : « Il y a le monde grec uni par la langue, le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs et nos mœurs qui sont les mêmes. » (3) Ces mêmes paramètres se retrouvent à l’article 1 de la charte de l’UNESCO, qui traite des « droits de l’homme sans distinction de langue, race, religion et sexe ». Ils constituent le ciment des identités collectives (nations ou communautés) mais doivent être dépassés pour une identité humaine, individuelle (4). Toute société pluraliste doit, d’un point de vue culturel, négocier en son sein ces quatre paramètres objectifs et être animée du désir subjectif de vivre ensemble. Soit une combinaison entre les notions allemande (Fichte et le droit du sang) et française (Renan et le droit du sol) de Nation. Le pluralisme culturel religieux est ainsi au cœur de la problématique libanaise (18 communautés dont 16 religieuses et deux arméniennes ethnico-linguistiques et religieuses). Et si, en pratique, les Libanais ont en commun la langue et les mœurs (transcommunautaires), ils demeurent divers d’un point de vue culturel religieux.
Par ailleurs, au niveau politique, il faut convenir que le système prévalant dans une société pluraliste est incarné soit par la dictature (qui uniformise dans les pays en voie de développement) soit par le système fédéral dans le cas des pays démocratiques (industrialisés ou post-industriels). Le Liban a établi un système de pluralisme communautaire (et familial au sein des communautés) au cœur d’un système unitaire parlementaire (sur le modèle de la IIIe République française). C’est ce qu’on appelle la démocratie consensuelle, ou encore démocratie en deux temps, ou par défaut (elle n’est pas institutionnelle et ne résulte pas d’une alternance de partis au pouvoir mais d’un compromis entre les communautés. Les trois plus grandes communautés, maronite, chiite et sunnite, représentent chacune entre 22 et 26 pour cent de la population) Ces trois communautés sont soumises bien entendu aux changements démographiques et sociologiques (exode rural, émigration) et subsistent dans un environnement disproportionné, incertain, voire hostile (la Syrie fait 17 fois la superficie du Liban, avec une frontière de presque 300 km de long au Nord et à l’Est, alors qu’Israël est en conflit avec le monde arabo-musulman au Sud et la mer à l’Ouest).
Le Liban présente aujourd’hui un intérêt majeur : c’est le seul espace au monde où l’Orient et l’Occident se sentent chez eux, se croisent et dialoguent au niveau de toute la population. Le peuple libanais, toutes communautés confondues, vit ce pluralisme culturel au quotidien, de manière empirique. Mais cette expérience dynamique (créative et parfois névrotique) n’a été ni conceptualisée, ni définie dans les manuels scolaires ou dans un livre d’histoire commun à tous les Libanais. Une réforme éducative et une compréhension profonde et intériorisée du pluralisme culturel (comme valeur ajoutée) s’impose avant toute réforme politique qui paraît vaine et illusoire. Le projet politique devrait se baser comme pour toute entité sur une définition cohérente de l’identité. A ce stade, nous demeurons dans un cadre de projets politiques existentiels qui visent à éliminer (souvent verbalement et parfois même physiquement) l’autre, chaque communauté et chaque chef communautaire étant porteur de son propre projet identitaire et politique.
L’espace libanais demeure ainsi un espace de survie, de sursis, de transition, de gestation (des communautés entre elles, à l’intérieur des communautés, vis-à-vis de la Syrie et d’Israël, des autres puissances régionales (Egypte, Iran, Arabie saoudite) et internationales (Etats-Unis, Europe, France, Allemagne, Italie…..)). Mais l’accord entre les Libanais devrait reposer sur une négociation aboutie des paramètres identitaires, qui mettra en avant de manière structurelle, avant-gardiste et incontournable la spécificité libanaise.
(1) 86 conflits culturels sur 92 conflits mondiaux selon le rapport mondial 2000 de l’UNESCO intitulé Diversité culturelle, pluralisme et conflits.
(2) Voir Bahjat Rizk, L’identité pluriculturelle libanaise, ID Livres, 2001.
(3) Hérodote, L’Enquête, Livre VIII, paragraphe 144.
(4) Bahjat Rizk, Les paramètres d’Hérodote ou les identités culturelles collectives, Editions L’Orient-Le Jour, 2009.
* Dernier ouvrage : « Les paramètres d’Hérodote ou les identités culturelles collectives » de Bahjat E. RIZK
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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