Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Le Tashnak au Liban : de la neutralité à l’engagement partisan
Par Charlotte Karagueuzian, chercheur à la Chaire Raoul Dandurand et Doctorante à l’EHESS Paris
Les élections législatives sont décisives au Liban, puisque ce sont les députés qui élisent le président de la République. Âprement disputé entre les dirigeants des grandes familles maronites du pays, le titre de chef d’État suscite d’ores et déjà des jeux d’alliances complexes aux législatives. La communauté arménienne joue un rôle déterminant dans l’issue de ce scrutin, puisqu’elle dispose de 6 des 128 sièges du Parlement, eux-mêmes répartis entre les circonscriptions de Beyrouth, du Metn et de Zahlé (1).
Les quelques 110 000 voix arméniennes politiquement actives au Liban soutiennent à 85% le parti arménien Tashnak, même si les 15% restants se partagent entre pro-Ramgavar et pro-Hanchak. Partisan du socialisme, le Tashnak, tout comme le Hanshak, se distingue du Ramgavar, qui appartient à la droite. Historiquement, le Tashnak s’est toujours rangé derrière le président libanais. Mais pour la première fois, la consultation législative du 7 juin 2009 se voit marquée par l’alignement du parti majoritaire arménien aux côtés de l’opposition libanaise. Qu’est-ce qui explique cette rupture apparente dans les orientations politiques du Tashnak au Liban ?
Il est évident que le Tashnak entretient des griefs à l’égard de certaines forces issues de la majorité gouvernementale du 14-mars, à savoir le Courant du Futur (sunnite) et les Phalanges (chrétiens maronites). La marginalisation électorale du Tashnak par le dirigeant sunnite assassiné, Rafik Hariri, aux législatives de 2000 (2), qui avait coûté au parti majoritaire arménien la perte de quatre sièges au Parlement, avait conduit ce dernier à boycotter le scrutin en 2005 à Beyrouth. Quant à Amine Gemayel, dirigeant des Phalanges, il avait vociféré des critiques cinglantes (3) à l’égard de la communauté arménienne libanaise à la suite des législatives partielles de 2007 dans le Metn, imputant sa défaite électorale au Tashnak. Son rival Camille Khoury s’était certes imposé dans ce scrutin du fait de l’appui du Tashnak, mais également grâce au soutien des « aounistes » et des chrétiens orthodoxes libanais.
Conscient de son poids sur la scène politique libanaise, le Tashnak est bien décidé à refaire surface après son échec électoral aux dernières législatives. Son alliance avec Michel Aoun, et donc avec la coalition du 8-mars, lui assurerait une meilleure représentation politique au scrutin du 7 juin. D’autant plus que son entente avec l’opposition constitue un moyen de pression extrêmement sérieux pour la majorité gouvernementale ; en perdant l’appui de la majorité arménienne, la coalition du 14-Mars se retrouve fortement fragilisée dans le Metn. Certes, cette circonscription abrite majoritairement des chrétiens maronites, mais elle dénombre également une forte population chiite, elle-même partisane du mouvement du 8-Mars. Les rencontres répétées entre Saad Hariri et le secrétaire général du Tashnak au Liban, Hovig Mekhitarian, témoignent des enjeux en cours. Le chef de la majorité gouvernementale aurait ainsi proposé au Tashnak, en échange du soutien de ce dernier à la coalition du 14-Mars, la majorité des sièges au prochain parlement ; sièges que Saad Hariri destinait auparavant au Ramgavar et au Hanchak.
Le Tashnak voit certes d’un mauvais œil l’alliance entre Saad Hariri et les partis arméniens minoritaires. Mais dans la mesure où sa revendication était de former un bloc parlementaire arménien indépendant et uni qui aurait transcendé la fracture 14-Mars / 8-Mars, il n’a jamais voulu rompre son alliance avec l’opposition. C’est à ce titre qu’il avait rejeté la proposition de Saad Hariri. Cela d’ailleurs au prix d’une rupture dans son alliance historique avec le centriste Michel Murr dans le Metn, puisque ce dernier s’est récemment aligné du côté de la majorité gouvernementale et n’inscrira aucun membre du Tashnak sur sa liste électorale. Ce qui suggère au final l’absence de position médiane pour le Tashnak, d’autant plus qu’en s’aliénant Michel Murr, lui-même très proche du président, le Tashnak prend également ses distances avec le président libanais Michel Sleiman.
Si le Tashnak soutient indéfectiblement l’opposition au Liban, c’est avant tout parce qu’il s’inscrit dans un contexte régional particulier. Les principales décisions du parti, ainsi qu’une grande partie des financements, viennent de l’extérieur. Opérant depuis l’Arménie, le Tashnak est un parti international politiquement orienté et impliqué dans les pays où la diaspora arménienne est présente. Quand on connaît les fortes relations politiques et économiques qui lient l’Arménie à l’Iran (4), d’autant plus que le leader du Tashnak à Erevan, Hrant Markarian, est un arménien originaire d’Iran, on comprend mieux l’alliance du Tashnak libanais avec la coalition du 8-Mars. En effet, le porte-drapeau de l’opposition, le Hezbollah, est lui-même soutenu politiquement et financièrement par la Syrie et l’Iran. Dans un contexte de retrait complet des forces syriennes du Liban depuis 2005, Téhéran et Damas, qui disposent eux-mêmes d’une diaspora arménienne significative, cherchent à préserver leurs acquis au Liban.
Vivement pointée du doigt par les populations chrétiennes libanaises à l’approche des législatives, cette entente entre le Tashnak et le Hezbollah incommode la communauté arménienne du pays. D’autant plus que cette dernière est réticente à l’idée de se rapprocher d’une figure politique libanaise somme toute volatile, Michel Aoun, et de mettre à mal des alliances historiques centristes qu’elle avait pris soin de cultiver au fil des ans. Pris entre deux feux, les Arméniens libanais sont cependant soucieux de former un bloc uni autour de leurs dirigeants politiques au prochain scrutin législatif, pour le bien de leur communauté.
(1) Constituant environ 4% de la population libanaise, les arméniens sont essentiellement concentrés dans la partie Est de Beyrouth et dans le Metn (à l’Est de Beyrouth), ainsi qu’à Anjar (dans la Bekaa). A ce titre, elle dispose au Parlement de deux sièges pour Beyrouth I ; deux sièges pour Beyrouth II ; un siège pour le Metn ; un siège pour Zahlé.
(2) La présidence d’Emile Lahoud était marquée par un conflit perpétuel entre le locataire de Baabda et Rafik Hariri (alors dirigeant du Courant du Futur). Le Tashnak s’était alors rangé du côté du président, à la suite de quoi Rafik Hariri s’est allié aux partis arméniens minoritaires.
(3) Lors des élections partielles de 2007, Amine Gemayel avait brigué le siège laissé vacant dans le Metn par son fils Pierre Gemayel. Suite à sa défaite électorale, il avait tenté de rejeter les résultats du scrutin en déclarant que ces derniers avaient été truqués par le Tashnak. Ses propos enflammés à l’égard de la communauté arménienne libanaise avaient été repris le lendemain par plusieurs politiciens libanais qui appuyaient Amine Gemayel.
(4) Les deux pays développent de solides relations économiques. La diaspora arménienne en Iran y est significative et respectée. Leur coopération se retrouve également dans le domaine politique, comme le témoigne leurs positions communes à l’égard de l’Azerbaïdjan et du Haut-Karabagh.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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