Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Le Hezbollah : L’incontournable acteur libanais
Par Sam Razavi, collaborateur à la Chaire Raoul-Dandurand
Lors d’une récente valse diplomatique, Londres a repris, puis suspendu à nouveau ses contacts avec le Hezbollah, malgré le fait que ce mouvement chiite soit considéré en Occident comme une « organisation terroriste ». Pour autant, le caractère incontournable de ce mouvement sur la scène politique libanaise n’en avait pas moins été prouvé.
Malgré le fait qu’ils représentent au moins le tiers de la population nationale, les chiites ont, historiquement, souvent été écartés des institutions politiques et économiques libanaises, et ce au profit des chrétiens et des sunnites. C’est ce qui les poussera, dans les années 1970, à vouloir prendre leur revanche à travers la création du fameux « Mouvement des déshérités ».
Puis, avec l’occupation du Sud-Liban par l’armée israélienne (1982-2000), et suite à la Révolution iranienne (1979), qui porta au pouvoir des religieux chiites, la République Islamique d’Iran décida de subventionner la création d’un mouvement chiite libanais, donnant ainsi naissance au Hezbollah, ou « Parti de Dieu ».
Toutefois, le Hezbollah est une organisation « indigène », c’est-à-dire qu’elle dispose de cadres, de combattants et d’un électorat libanais. Il serait faux de croire que le Parti de Dieu ne serait qu’un « pion » de Téhéran. Certains experts, tels H. E. Chehabi ou A. R. Norton, estiment même que si l’Iran venait à interrompre son financement, le Hezbollah continuerait d’exister. En fait, c’est un mouvement qui bénéficie de l’appui de la majorité de la population chiite et qui est profondément enraciné dans le tissu social du Liban.
Suite à la guerre civile libanaise (1975-1989) et au retrait des troupes syriennes en 2005, le Hezbollah – avec la bénédiction de Téhéran – fit preuve de pragmatisme et entra dans le jeu politique. Néanmoins, il refusa, et refuse toujours, de déposer les armes afin de poursuivre son combat contre Israël. D’ailleurs, aux yeux de ses partisans et même de certains non-chiites, la guerre entre le Hezbollah et l’État hébreu à l’été 2006 a semblé attester, ou du moins légitimer, ce droit de maintenir les armes.
En mai 2008, les accords de Doha, portant sur un nouveau partage du pouvoir politique, accordèrent au « Parti de Dieu » un poids politique relativement équivalent à sa réelle influence au Liban.
Cette entente entre les différentes factions libanaises fut conclue après plusieurs mois de crise autour du choix d’un nouveau président. Finalement, le Général Michel Sleiman fut choisi comme président de compromis. On présente d’ailleurs souvent l’Iran, la Syrie et le Hezbollah comme les grands vainqueurs de cette conférence ayant eu lieu au Qatar. Après avoir rétabli un certain degré de tranquillité, ces trois acteurs ont en effet obtenu ce qu’ils voulaient, notamment en ce qui concerne la question du désarmement du mouvement chiite qui n’a pas été abordée.
Afin de consolider ses nouveaux acquis politiques, le « Parti de Dieu » a désormais intérêt à maintenir le statu quo et à ne pas envenimer la situation politique, tant sur les plans interne qu’externe.
Sur la scène locale, le Hezbollah a donc mis un terme à son sit-in entrepris lors de « la crise présidentielle », et il participera pacifiquement aux élections législatives du 7 juin. En matière de politique étrangère, le mouvement chiite ne veut plus susciter la colère de l’État hébreu, surtout que des frappes israéliennes remettraient en question tous ses récents acquis. Sachant pertinemment que personne au Liban ne veut d’une autre guerre, le Hezbollah évite donc d’entrer en conflit ouvert avec Israël, d’où son absence dans le récent conflit opposant le Hamas et Israël dans la bande de Gaza.
À l’heure actuelle, le Hezbollah tente donc simultanément de maintenir sa place péniblement acquise sur le théâtre libanais, tout en conservant son populaire statut de seul opposant militaire de taille à Israël.
Le Hezbollah détient actuellement 17 des 118 sièges du Parlement libanais et deux indices nous laissent croire qu’il pourra accroître considérablement son influence après les élections de juin.
Premièrement, le Hezbollah continue de consolider son important réseau social (exemples : mosquées, écoles, hôpitaux, entreprises privées, organisation non-gouvernementales) lui permettant de mobiliser une majorité de Chiites. Du même coup, il rend son électorat de plus en plus tributaire de son « État providence ».
De plus, contrairement aux élections de 2005, le Hezbollah a fait preuve de réalisme politique et s’est allié avec certains partis chrétiens tels que le Courant Patriotique Libre (CPL) du Général Michel Aoun et le Tachnak, un parti très influent dans la communauté arménienne. Par conséquent, le « Parti de Dieu » pourrait étendre ses appuis dans les milieux chrétiens tout en faisant des percées à l’extérieur de son électorat chiite.
Évidemment, une victoire de la coalition CPL-Hezbollah ne se traduirait pas par une transformation du pays du Cèdre en une République Islamique, une idée souvent répandue par les médias. En fait, les partisans chrétiens du Général Michel Aoun ont fortement défendu le Hezbollah. Par conséquent, on discerne un certain changement de ton dans quelques capitales occidentales.
Si l’administration Obama est sérieuse dans son désir de stabiliser le Liban, elle ne doit pas condamner une possible victoire du Parti de Dieu. Les États-Unis, l’Union européenne et Israël ne doivent pas craindre l’accès du Hezbollah à des postes ministériels, même « sécuritaires » comme la Défense.
Selon un scénario parfois évoqué, une plus grande place accordée au mouvement chiite pourrait mener à son éventuelle transformation en acteur interne plutôt préoccupé par l’élargissement de la participation des chiites au pouvoir que par son opposition à l’État hébreu. Vu la fermeture du front avec Israël, le « Parti de Dieu » serait en effet alors prêt à renoncer aux armes en échange d’une intégration à un État libanais fort avec une armée convenable qui serait plus solidaire avec lui. Qui plus est, cette idée semble même circuler dans les cercles décisionnels libanais du Hezbollah ainsi que chez les alliés syriens et iraniens.
Mais pour le moment, le Hezbollah tentera très probablement de conserver son statut de résistant tout en participant de façon substantielle au processus décisionnel de l’État libanais.
Malgré tout, il ne faudra pas avoir d’attentes démesurées par rapport aux résultats des élections législatives de juin. Il convient en effet de retenir que le Hezbollah est un acteur si important, qu’il est devenu très difficile pour quiconque de l’écarter de la scène politique libanaise.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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