Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Les maronites : entre divisions et esquisse d’un renouveau
Par Adrien Margueritte, Collaborateur à la Chaire Raoul-Dandurand
Le système politique libanais consacre la prééminence de la communauté sur l’individu. Depuis le Pacte national (1) de 1943, fondateur de l’État libanais indépendant, les postes de responsabilités sont ainsi répartis entre les principales communautés confessionnelles du pays : le chef de l’État est traditionnellement maronite, le chef du gouvernement sunnite, et le président de la Chambre des députés chiite. Principale communauté chrétienne du Liban, les maronites y occupent une place centrale sur le plan institutionnel. Pourtant, leurs élites sont depuis longtemps divisées entre les grandes familles de la communauté. Dans quelle situation la communauté maronite et ses représentants politiques se trouvent-ils alors aujourd’hui, à l’aube des prochaines élections législatives ?
Le traumatisme de Taëf
Si les mesures entérinées à Taëf (Arabie Saoudite) en 1989 témoignaient d’un certain rééquilibrage du système politique, elles mettaient, par la même occasion, fin à la prééminence chrétienne dans l’État (2). Cet accord participa donc au développement d’un sentiment de frustration, de découragement, voire de déprime chez les maronites – en ce sens, on parle souvent de l’ihbat chrétien – lié à leur perte d’influence politique consacrée à Taëf, et à leurs craintes relatives à l’érosion de leur poids démographique.
La nouvelle donne de Doha
L’accord signé à Doha (Qatar) le 21 mai 2008 (3) par l’ensemble des parties libanaises consacre, a contrario, l’avènement d’une nouvelle conjoncture politique a priori plus profitable aux maronites.
En facilitant l’élection du général Michel Sleimane, chef de l’armée libanaise, à la présidence de la République, l’accord de Doha a tout d’abord permis à la communauté de recouvrer une fonction clef du dispositif institutionnel libanais et qui était restée vacante pendant près de six mois. De plus, l’efficacité dont Sleimane fit preuve lors du déploiement des troupes libanaises dans le sud du pays après l’offensive israélienne en 2006 et la réputation de neutralité qu’il a acquise au cours des nombreuses luttes politiques et confessionnelles de ces dernières années constituent autant de facteurs de revalorisation de la fonction présidentielle.
L’accord a également posé les bases d’un nouveau redécoupage des circonscriptions électorales, dans un cadre plus favorable aux chrétiens. En effet, en permettant à un grand nombre de futurs députés (4) de pouvoir être élus dans des circonscriptions majoritairement chrétiennes, il garantit à ceux-ci une plus grande autonomie et leur donne ainsi la possibilité de défendre des revendications essentiellement communautaires.
Cette nouvelle situation politique est toutefois contrebalancée par les profondes divisions qui règnent encore entre les représentants politiques maronites.
La sortie de guerre civile en 1989 ayant vu la décapitation et la division des principaux mouvements politiques maronites, on constate aujourd’hui l’absence d’un véritable leadership à la tête de la communauté, contrairement à ce que l’on retrouve chez les sunnites, ralliés majoritairement derrière Saad Hariri, chef du Courant du Futur, chez les chiites, soutenant Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, et Nabih Berri, le chef du mouvement Amal, et chez les druzes, unis derrière Walid Joumblatt, principal dirigeant du Parti Socialiste Progressiste.
La choix du général Aoun : le rapprochement avec le Hezbollah
Opposant de longue date à la tutelle syrienne et réputé pour son anticléricalisme – ce qui lui vaut les foudres du patriarche maronite Nasrallah Sfeir –, Michel Aoun, chef du Courant Patriotique Libre (CPL), est sorti vainqueur des dernières élections législatives de 2005 dans les circonscriptions majoritairement chrétiennes, ses listes y remportant la quasi-totalité des sièges. Il s’est ensuite rapproché depuis février 2006 des chiites du Hezbollah, pour finalement former une opposition parlementaire moins contre-nature qu’il n’y paraît (5). Volonté pour le général de sortir de l’isolement dans lequel il était enfermé depuis son exil prolongé (1990-mai 2005), ambition pour la présidence de la République – qui lui a depuis échappé mais qu’il ne désespère pas de conquérir lors de la prochaine élection –, et crainte partagée d’une hégémonie sunnite dans l’appareil d’État et dans la région expliquent, pour l’essentiel, ce rapprochement néanmoins inédit.
La vaste coalition du « 14 mars »
Les deux autres principaux mouvements maronites, les Forces Libanaises de Samir Geagea et le Parti Phalangiste (ou Kataëb) d’Amine Gemayel – qui fut Président de la République entre 1982 et 1988 –, ont préféré l’alliance avec le Courant du Futur et avec les druzes, au sein de la coalition – actuellement majoritaire à l’Assemblée – dite du « 14 mars » (6), autour d’une opposition commune à l’influence syrienne. Toutefois, bien qu’implicitement soutenus par l’Église maronite, ces leaders sont dans une position délicate dans la mesure où une grande partie de l’opinion publique maronite, notamment chez les partisans du général Aoun, considère le sunnisme politique – incarné par la famille Hariri – comme l’un des instigateurs principaux de la perte d’influence de la communauté (7).
La communauté maronite se trouve donc dans une position pour le moins paradoxale. Car c’est alors que la conjoncture semble plus favorable aux chrétiens libanais qu’elle ne l’a été depuis longtemps que les divisions entre les élites maronites persistent, risquant dès lors d’hypothéquer la possibilité pour la communauté d’exercer une influence significative sur l’échiquier politique libanais – à l’heure où, pourtant, la polarisation des tensions entre sunnites et chiites pourrait permettre aux maronites de jouer un rôle stabilisateur.
(1) Il s’agit d’un accord tacite passé entre les notables de chaque communauté confessionnelle libanaise – notamment le maronite Béchara el-Khouri et le sunnite Riad el-Solh – et qui définit le partage des pouvoirs entre chacune d’entre elles, selon leur importance numérique révélée par le recensement de 1932.
(2) Suite à l’accord de Taëf, qui mit fin à la guerre civile, le nombre de députés fut porté de 99 à 108 : 54 sièges réservés pour les chrétiens, 54 également pour les musulmans. Jusqu’alors, la communauté musulmane ne disposait que de 45 sièges. Aujourd’hui, on compte 128 sièges de députés, toujours répartis de manière égale : 64 pour les chrétiens et autant pour les musulmans.
(3) Cet accord mit fin à la crise politique et institutionnelle ouverte avec le départ du Président Émile Lahoud le 23 novembre 2007.
(4) Entre quarante et cinquante environ, contre une vingtaine précédemment.
(5) Outre l’ambition partagée de sortir de leur isolement respectif, le Hezbollah et le CPL avaient notamment la volonté commune de promouvoir l’instauration d’une réelle capacité d’obstruction pour l’opposition. On parle à leur égard de « mouvement du 8 mars ».
(6) Le nom provient des manifestations qui ont eu lieu le 14 mars 2005, un mois précisément après l’assassinat de Rafic Hariri, pour protester contre la présence militaire syrienne.
(7) Les différents gouvernements dirigés par Rafic Hariri sont notamment critiqués pour un décret prit en 1994 ayant permis la naturalisation d’un certain nombre de Palestiniens et de Syriens majoritairement sunnites, ainsi que pour une succession de lois électorales jugées défavorables aux maronites.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
En partenariat avec
La diaspora libanaise au Canada : entre rassemblement communautaire et (...)
Les perspectives israéliennes après les élections libanaises du 7 (...)
L’IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, centre de recherche en relations internationales, a créé son site d’informations "affaires-strategiques.info".