Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Le Hezbollah… parti local et acteur régional
Par Fethi Boulares, professeur de Sciences Politiques à l’Université M’hamed Bouguerra –Boumerdes (Algérie)
Les Libanais se rendront dimanche aux urnes pour élire leurs représentants à l’Assemblée nationale. A l’approche de ce rendez-vous important, les regards se dirigent vers un parti politique hors du commun, une formation à la fois politique et militaire qui jouit d’une grande popularité tant à l’intérieur du Liban qu’à l’extérieur, plus précisément au sein de la rue arabe. Il s’agit du Hezbollah, ou « Parti de Dieu », solidement implanté dans la communauté chiite libanaise, disposant d’une force armée et d’un vaste réseau d’alliés. Il soulève les passions les plus violentes et les plus contradictoires tant au Liban qu’à l’échelle régionale et internationale.
Depuis l’arrivée de Sayyed Hassan Nasrallah à sa tête, le Hezbollah a pu dépasser la contrainte d’un parti local ancré au sein d’une communauté, pour devenir un acteur régional clé sur l’échiquier moyen-oriental. Créé en 1982 sous le prétexte officiel de réagir à l’invasion israélienne, au sud de la capitale libanaise, Beyrouth, le Hezbollah devient peu à peu le centre de gravité de la résistance contre l’occupation. Tout au long des années 90, il se fait remarquer par ses capacités militaires mettant à mal l’armée israélienne qui se replie deux fois en 1982 et 1985. En l’an 2000, le Hezbollah obligea Israël à se retirer du Sud du Liban.
Il faut dire que, jusqu’à 1992, alors que Abass Moussaoui était à la tête du Hezbollah, l’organisation militaire avait déjà connu un tournant décisif, abandonnant le projet de l’Etat islamique à l’intérieur du Liban, pour se consacrer totalement à la résistance face à Israël dans le Sud du pays du cèdre. De même, l’assassinat en 1992 au Sud de Moussaoui ouvrira une nouvelle page dans l’histoire du parti. En effet, depuis cet évènement, le Hezbollah a connu un essor ascendant, particulièrement avec l’arrivée du nouveau secrétaire général Hassan Nassrallah qui a laissé ses empruntes sur la politique du « Parti de Dieu », sur le plan local et régional.
En réalité, il existe des facteurs objectifs et subjectifs qui ont amené le Hezbollah à occuper le devant de la scène politico-militaire au Moyen-Orient.
Les facteurs objectifs
Le Hezbollah s’est distingué par son projet de résistance face à Israël, au moment où la majorité des Etats arabes décidaient – lors du Sommet arabe de Beyrouth en 2002 –, de mettre un terme au boycott d’Israël, et de procéder à l’adoption collective de l’Initiative arabe de paix proposée par le roi Abdallah d’Arabie Saoudite. Cette distinction a braqué tous les regards vers le Hezbollah, lui garantissant une popularité sans précédent dans la rue arabe, dont la majorité est pourtant sunnite.
Dans la même perspective, le régime libanais issu de l’accord de Taëf (1989) a attribué à la résistance islamique, dans le Sud, la légitimité dont elle avait besoin, et lui a assuré son soutien diplomatique. En sus, la Syrie a assuré le Hezbollah de son soutien. L’Iran, pour sa part, a trouvé dans le Hezbollah l’outil pour les besoins de sa politique étrangère, et un tremplin vers la confrontation avec Israël, en le soutenant militairement et logistiquement.
Les facteurs subjectifs
Il existe aussi des facteurs subjectifs qui ont contribué à l’enrichissement de l’expérience du Hezbollah et à son émergence sur l’échiquier moyen-oriental.
Le Hezbollah est en effet fortement implanté dans les rouages de la société libanaise, ce qui lui assure une reconnaissance politique mais aussi sociale, grâce à plusieurs moyens, entre autres. Oeuvres de charité, aides et solidarités avec les plus démunis, forces de résistance qui ont contribué à la libération du Sud du Liban occupé pendant 22 ans par Israël… le Hezbollah est de toutes les batailles. Il est devenu un élément incontournable de la vie libanaise. Il peut s’appuyer sur des relais politiques que lui assurent ses députés et ses ministres au gouvernement libanais. Il est omniprésent au Sud du Liban et constitue la seule force armée en mesure d’inquiéter Israël pour sa sécurité.
Le « Parti de Dieu » est ainsi composé d’une direction jeune et dynamique (tous nés en 1960). En ce sens, il devance, et de loin, son principal rival (le mouvement Amal), outre les partis laïcs et les leaders traditionnels. Il est le premier parti représentatif d’une partie des orientations de la communauté libanaise chiite (entre 30% et 40% des quelques 4,5 millions d’habitants du Liban selon les estimations). Il jouit aussi de la légitimité parlementaire, puisqu’il compte 13 députés sur un total de 128, outre un exercice politique remarquable.
Par ailleurs, l’appareil de résistance du Hezbollah jouit d’une importance accrue. A ce titre, tous les efforts du parti sont déployés au profit de cet appareil, vu que la résistance en est la base, et la politique est à son service. Dans ce contexte, la direction du parti a pu éloigner l’appareil militaire du Hezbollah des projecteurs et des actions de parade inutiles, tout en évitant les bases militaires fixes. À l’origine de la « révolution islamique », le Hezbollah a acquis le statut de « résistance nationale » et jouit de l’admiration, et sans doute de la crainte, de beaucoup d’autres communautés libanaises.
L’autre facteur positif pour le parti réside dans la personnalité très spécifique de son Secrétaire général Hassan Nassrallah, qui a pu depuis son arrivée donner un nouveau souffle au « Parti de Dieu ».
S’ajoutent enfin aux facteurs précités celui ayant trait à la résistance dans le Sud du Liban. Le Hezbollah a réussi là où toutes les armées arabes ont échoué, démontrant une capacité remarquable sur le terrain des combats. En mai 2000, le Hezbollah a réalisé un exploit historique, obligeant Israël à se retirer de la plupart des territoires occupés depuis 22 ans dans le Sud du Liban.
L’occupation de l’Irak par les Etats-Unis et ses alliés a eu des conséquences profondes sur le paysage du Moyen-Orient, dont l’image actuelle apparaît différente de celle d’avant la chute du régime de Saddam Hussein. Cette distinction n’inclut pas seulement le rôle des Etats de la région et le poids des principales forces (l’émergence de l’Iran, et le recul de l’Egypte). Depuis, le paysage du Moyen-Orient connaît un changement structurel à travers le nouveau rôle des mouvements politiques non-gouvernementaux qui ont fait leur apparition dans l’équation stratégique, à l’image du Hezbollah.
L’émergence du « Parti de Dieu » en tant que mouvement politique dans la région du Moyen-Orient ne peut pas s’expliquer que par la mondialisation, l’élargissement de l’espace d’activités des sociétés civiles, et le recul du rôle des Etats et des gouvernements. Ces bouleversements s’inscrivent dans un contexte différent, celui de la crise de légitimité dont souffre la majorité des Etats arabes impopulaires. Ces données ont diminué la valeur de l’Etat arabe en tant qu’acteur pivot de l’échiquier moyen-oriental.
Le « Parti de Dieu » est ainsi considéré par les spécialistes comme la traduction directe du conflit opposant les deux axes Etats-Unis et Iran-Syrie. En effet, Washington a tenté de désarmer l’organisation libanaise à travers des résolutions du Conseil de sécurité (la résolution 1559), dans le but de priver le « Parti de Dieu » de sa redoutable force de frappe au Sud du Liban, et cela pour deux objectifs essentiels :
l’affaiblissement du Hezbollah dans le paysage politique libanais, pour l’écarter de l’équation régionale du conflit ;
la sécurisation des frontières nord d’Israël.
La guerre de juillet 2006… un tournant ?
La sixième guerre israélo-arabe de juillet 2006 a été pour les Etats-Unis et ses alliés l’occasion de tester l’hypothèse d’une éventuelle attaque limitée contre les infrastructures nucléaires de l’Iran. Or, la vitesse avec laquelle le Hezbollah a tranché sur le terrain a surpris les cercles occidentaux. Faut-il rappeler que le Hezbollah n’aurait jamais pu relancer la guerre contre Israël sans l’aval du Guide de la Révolution islamique iranienne, l’Ayatollah Ali Khamenei ? Ceci étant, les Etats-Unis pensaient que l’attaque des infrastructures de l’Iran passerait inéluctablement par une attaque israélienne contre le Hezbollah, du moment que ce dernier ne restait pas les bras croisés si l’Iran était attaqué. Cette thèse est soutenue par un autre point de vue qui stipule que la défaite d’Israël face au Hezbollah dans la guerre de juillet 2006 a contraint les Etats-Unis à revoir leur politique à l’égard de l’Iran. L’affolement des dirigeants israéliens (militaires et civils) après la défaite de Tsahal, a convaincu Washington de l’impossibilité de compter sur le gouvernement Olmert, si une attaque contre l’Iran était envisagée.
Par ailleurs, le cessez-le-feu ne mit pas fin aux hostilités entre les deux axes au Liban. Pire encore, le conflit s’est répercuté sur le plan interne avec une polarisation politique et confessionnelle exacerbée entre, d’un côté, les forces du 14 mars, et de l’autre, l’opposition (les forces populaires, Hezbollah et Amal, le général Aoun, le Président Emil Lahoud, ainsi que d’autres forces politiques). Cet état des faits s’est traduit par la paralysie des institutions politiques, en raison de la création du tribunal international pour juger les assassins présumés de Rafik Hariri, dont les auteurs sont, aux yeux de l’équipe du 14 mars, le régime syrien et ses alliés. Ainsi, le jeu s’est déplacé vers la rue, à travers la mobilisation des troupes, et la situation a failli se transformer en une guerre civile à l’image des événements du jeudi 25 janvier 2007.
Les élections de juin et l’accord de Doha
Les élections de juin prochain seront un véritable test pour l’accord de Doha, puisqu’il a été jusqu’à aujourd’hui sous la pression des forces locales et régionales. Cela étant, pour l’équipe du 14 mars et ses alliés (Arabie Saoudite, Etats-Unis), il n’est pas question que le Hezbollah remporte la majorité des sièges et forme le futur gouvernement, ce qui signifierait dans le même temps que l’Iran renforcerait ses positions dans la région. Pour le Hezbollah et ses alliés de l’intérieur et l’extérieur, les législatives de juin 2009 seront une occasion pour ce qu’ils appellent le « projet de la résistance », de renforcer ses positions tant sur le plan interne que sur le plan régional.
Toutefois, la seule issue pour une solution politique de la crise libanaise reste un compromis régional entre l’Iran et la Syrie d’un côté, et l’Arabie Saoudite de l’autre, faute de quoi le Liban restera une arrière-cour pour les puissances internationales et régionales qui se disputent l’hégémonie du Moyen-Orient.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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