Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Les implications régionales des élections libanaises
Par Julien Théron, chargé de cours de géopolitique à l’université Saint-Joseph de Beyrouth
Les élections du 7 juin ont été l’objet d’une polarisation de la vie politique libanaise autour des relations entre le Liban et ses deux voisins. Quelque soient les résultats, si les législatives modifieront probablement les rapports des trois acteurs fondamentaux du Proche Orient, elles ne les simplifieront pas.
La complexité des relations entre les partis libanais est généralement simplifiée à l’extrême, ramenant tous clivages, depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri, à un positionnement pro- ou anti-syrien. Certes, les évènements qui ont marqué le pays depuis 2005 ont privilégié la mise en place des deux alliances, le 8 et le 14-Mars. Mais les rapports de force entre les partis et leurs rapports au voisinage libanais restent de mise.
Considérer par exemple que le 14-Mars est anti-syrien s’accompagne généralement de l’idée selon laquelle il s’agit d’une alliance, par réaction, pro-occidentale (Etats-Unis, Arabie saoudite). Mais les sunnites du Courant du Futur sont-ils sommairement « pro-occidentaux », ce qui signifierait une orientation également pro-israélienne ? Ce serait une erreur de le penser, ne serait-ce qu’au vu des portraits de feu Rafik Hariri, sur les murs de Saïda, qui jouxtent ceux de Yasser Arafat sur fond du Dôme du Rocher hiérosolymitain.
De même pour le Parti Socialiste Progressiste (PSP) de Walid Joumblatt. Peut-on considérer son appartenance au 14-Mars comme étant la preuve d’un anti-syrianisme primaire, alors que le leader druze, dès 1977, à la tête du PSP et du Mouvement National Libanais (MNL), était l’auteur du rapprochement de sa formation avec le parti Baas pro-syrien ainsi qu’avec Damas ?
Le cas du 8-mars est également plus complexe qu’il n’y parait. Si l’orientation anti-israélienne du Hezbollah ne fait pas l’ombre d’un doute, on peut s’interroger sur le cas du Courant Patriotique Libre (CPL) de Michel Aoun. Si les Aounistes se sont clairement placés dans l’opposition au gouvernement Siniora en 2005, et que le « document d’entente » avec le Hezbollah fait foi aujourd’hui, la rupture de l’alliance du CPL avec les Forces Libanaises (FL) du 14 mars ne date pour sa part que d’une seule mandature législative.
L’attitude à mener envers Damas a donc certes polarisé la scène politique libanaise, mais l’intervention israélienne de 2006 a aussi provoqué une grande lassitude de la part de la population. Les alliances ne sont donc pas toujours aussi tranchées qu’il n’y paraît de prime abord, et la « chose politique » libanaise reste mouvante, influençant ses voisins tout en étant influencée par eux à son tour.
Côté syrien, les expectatives d’une victoire du Hezbollah et de ses alliés du 8-Mars paraît de bon augure. Mais Damas s’attend ainsi d’autant plus à un bon coup politique qu’elle est prise au piège de ses alliances régionales. Elle tend tout aussi bien, en effet, à un apaisement de ses relations avec Israël. Apaisement d’ailleurs que son soutien au Hezbollah peut autant servir (en poids de négociation) qu’empêcher (en durcissant les conditions israéliennes de négociation).
Dans sa relation au Liban, la Syrie tente de faire bonne figure auprès de la communauté internationale, en ayant accepté le retrait de ses troupes ainsi que l’échange d’ambassadeurs entre Damas et Beyrouth. Mais le fait que la Syrie ait envoyé son ambassadeur porter ses lettres de créance une semaine avant les élections est-il pour autant le signe de ce que le pouvoir damascène entrevoit une victoire du 8-Mars ? La normalisation officielle de ses relations avec le Liban ne peut, quoi qu’il en soit, que servir son retour sur la scène diplomatique, quittant progressivement le qualificatif « d’Etat-voyou » qui lui fut accolé par l’administration Bush.
Il est clair cependant que l’intrusion syrienne au Liban n’est pas empêchée par cette normalisation diplomatique. Si celle-ci doit perdurer, elle ne passera plus par la présence armée, mais par les services de renseignement, auxquels la récente ambassade d’Hamra pourra servir de point de base.
Du côté israélien, les forces se sont également retirées (2000), mais elles sont revenues entre-temps (2006). Israël ne veut pas avoir à gérer les mouvements politiques complexes du Liban - déjà empêtré dans la question palestinienne - mais ne s’interdit pourtant aucune intervention afin d’assurer sa sécurité. Ce fut le cas de l’intervention inefficiente contre le Hezbollah en 2006, et les exercices de simulation d’une attaque de missile sur le territoire israélien (1) portent la même marque de la persistance d’un conflit sporadique, si ce n’est avec le Liban, du moins avec le « Parti de Dieu » qui en revendique la défense au sud.
Liban et Israël étant deux démocraties, le jeu des élections peut cependant faire craindre une nouvelle incursion israélienne. La droitisation du gouvernement en Israël et l’éventualité au Liban d’une victoire du 8-Mars (et donc du Hezbollah) met en effet les deux forces politiques les plus antagonistes face-à-face. L’affaire récente d’espionnage pour le compte d’Israël s’étendant au Liban n’a contribué qu’à faire empirer la situation, donnant du grain à moudre au Hezbollah et révélant a priori l’activité secrète d’Israël au Liban. L’éventualité d’une nouvelle incursion dépendra plus de la donne régionale que des positionnements idéologiques ou stratégiques : ceux-ci sont en parfaite adéquation avec un nouveau clash.
Un autre point de confluence des intérêts régionaux est la question des fermes de Chebaa. Ce petit territoire de 14km sur 2,5 reste sous contrôle d’Israël malgré le retrait militaire de ce dernier du Liban en 2000. Pour les Israéliens, ce territoire fait partie du Golan, plateau envahi en 1967 puis annexé en 1981, et dont l’idée du gouvernement Olmert était de le rendre à la Syrie en échange de la paix. Ceci était en concordance avec la vision développée par les Nations Unies, qui considèrent ce territoire comme syrien.
Mais là où le bât blesse, c’est lorsque l’on voit que le Hezbollah revendique ce territoire comme libanais, déclinant la séparation libano-syrienne entre Chebaa et ses fermes, opérée par la France en 1923. Chebaa devient donc non seulement, pour le Hezbollah, un exemple d’occupation israélienne, mais il lui sert aussi d’argument politique justifiant son existence : les accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile, prévoient « de mettre une terme définitif à l’occupation israélienne » (2). Cela justifierait donc la persistance du bras armé du Hezbollah, transgressant une autre clause de Taëf : « la dissolution de toutes les milices, libanaises ou non, et la remise de leurs armes à l‘Etat libanais. » (3)
Les Nations Unies, Israël et la Syrie sont pourtant d’accord sur ce que ce territoire ne revient pas de droit au Liban (4). Il y a fort à penser qu’après les élections, l’argument hezbollahi restera intact. Or, l’idée selon laquelle l’opposition entraînerait les forces de sécurité libanaises en cas de victoire (5) entraînerait certes un rapprochement entre la défense étatique et la « résistance » ; mais cela générerait probablement aussi un rapprochement en termes de stratégie militaire. Ce qui pourrait engranger, au départ de l’argument de Chebaa, des possibilités de confrontation à bien plus grande échelle que les accrochages sporadiques entre Tsahal et le Hezbollah.
Que l’on prenne en compte le cas du triangle Israël-Liban-Syrie des points de vue libanais, syrien ou israélien, ou que l’on s’attache à analyser ses aspects politique, stratégique ou militaire, la donne reste éminemment complexe, et une stabilisation de ce triangle est peu probable à court ou moyen termes.
Les élections libanaises apportent certes leur pierre à la pratique démocratique post-guerre civile, dans un pays où ne résident plus d’armées étrangères. Mais les résultats viendront nécessairement complexifier la donne politique au Liban, et, par ses multiples ramifications avec des acteurs extérieurs, ne simplifieront certainement pas plus la relation du pays du Cèdre avec ses voisins. Elles pourraient, bien au contraire, induire une forme de stagnation de l’instabilité régionale.
(1) Sur cet exercice, nommé « Turning Point 3 », lire Israël va mener un exercice d’alerte sans précédent sur son territoire, LeMonde.fr, 27/05/2009, et Exercice de simulation en Israël d’une attaque tous azimuts de missiles, LeMonde.fr avec AFP, 02/06/09.
(2) Voire Accord de Taëf, 3/ Libération du Liban de l’occupation israélienne, Juris Pedia.
(3) Id., 2/ Souveraineté de l’Etat libanais sur l’ensemble de son territoire.
(4) Mordechai Kadar, du Begin-Sadat Center for Strategic Studies déclare ainsi : « c’est le statut légal de cet endroit, il appartient à la Syrie, et Israël espère que juste comme le Golan, il sera dans les négociations entre Israël et la Syrie. Le Liban n’a rien à dire à ce sujet. » Source : Raffi Berg, Israel views on Shebaa farms harden, BBC News, 25 août 2006.
(5) Cf. l’édition d’Al Balad du 29 mai 2008.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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