affaires-strategiques.info

La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de la représentation et les déficiences de la légitimité

Elections législatives libanaises : un premier bilan

10 juin 2009

Par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS


Les premiers enseignements des élections législatives qui viennent de se dérouler au Liban seraient bien longs à énumérer. Chacune des circonscriptions concernées par ce scrutin répond en effet, et a répondu, à des logiques et rapports de force particuliers. Ceux-ci ont tout simplement été à l’image de l’ardeur de la bataille ayant opposé les candidats d’un camp et de l’autre. Reste que, à l’arrivée, on peut entretenir un sentiment double : l’un de satisfaction, marqué par le taux de participation honorable des Libanais à ce scrutin (plus de 50%), ainsi que par l’inexistence - ou presque - de tensions et affrontements sur le terrain ; l’autre, plus nuancé, relatif à l’avenir concret du Liban et à l’attitude de sa classe politique alors que le pays vient, sans grande surprise, de confirmer sa polarisation idéologique.

Une polarisation irrémédiable ?

Evidemment, la division du Liban entre les tenants de deux camps aux intérêts divergents (le 8-Mars mené par le Hezbollah et le 14-Mars mené par le Courant du Futur) n’est pas à déplorer comme telle, loin s’en faut. Que l’on imagine en effet qu’ait plutôt prévalu le cas d’un pays atone, à la ligne politique uniforme, à l’image de ce qui prévaut dans une bonne partie du Moyen-Orient ; les enjeux libanais n’en auraient été rendus qu’insipides. Ainsi, quelles que puissent être les appréhensions entretenues vis-à-vis des orientations de l’un et/ou de l’autre des camps en présence, on ne peut que se réjouir de voir que le scrutin libanais a consacré une configuration parlementaire tout sauf monolithique. Certes, les premiers résultats indiquent que le camp du 14-Mars demeure majoritaire, ce qui l’a d’ailleurs poussé à clamer haut et fort sa victoire ; cette même configuration a aussi conduit certains membres de l’opposition du 8-Mars à parler de défaite de leur côté, le tout avant même la proclamation des résultats définitifs. Mais dans le fond, il faut bien relever combien cette attitude répond à un non-sens. Le revers de la médaille se trouve en effet dans le lourd poids des logiques politico-communautaires, qui font que les fiefs traditionnels de l’une ou de l’autre des formations politiques libanaises n’ont, à quelques exceptions près, pas changé de camp. Sur ce plan, la réforme de la Loi électorale libanaise a bel et bien montré ses limites ; et les camps du 14 et du 8-Mars, le caractère erroné de leurs craintes et/ou satisfactions respectives précédemment annoncées.

Il convient par ailleurs de noter combien ces premières réactions de la part des camps en concurrence doit nous pousser à la prudence quant aux attentes concrètes que l’on pourrait avoir pour les jours et mois à venir. Les accusations et contre-accusations de politisation de la campagne électorale, d’achats de voix, ou encore d’instrumentalisation des enjeux à des fins inavouables semblent en effet toujours recruter autant d’adeptes. Ce qui, immanquablement, pose la question de savoir dans quelle mesure ce culte de la surenchère pourra mener à la constitution d’un gouvernement hétéroclite stable et clair dans ses orientations politiques. Sur ce plan précis, les forces du 14-Mars, vainqueurs du scrutin, ont des atouts et des requêtes politiques annoncées que les membres du 8-Mars risquent fort de ne pas vouloir valider aisément. Sur le plan interne, ces perspectives d’achoppement seront probablement limitées, les enjeux politiques et économiques nationaux ayant valeur d’éléments « crisogènes » sans pour autant mener à des appropriations démesurées. Il en va par contre autrement des questions à portée régionale, qui, pour leur part, ne pourront être sans alimenter les évolutions nationales et leurs fréquents rebonds chaotiques.

Des logiques d’alliances immuables ?

Il va de soi que cette nouvelle victoire des forces du 8-Mars aura pour nécessaire corollaire la réaffirmation de la nature des alliances politiques tissées à ce jour. Les faits peuvent ainsi être résumés très simplement ici : maintien de tensions avec la Syrie et l’Iran ; consécration de la portée des relations libano-américaines comme libano-françaises ; adoption d’une ligne politique régionale largement en phase avec les impulsions et désirs d’une Arabie Saoudite qui peut se targuer de surcroît d’être à nouveau en position de force sur le plan régional, visite récente du président Barack Obama aidant ; et ainsi de suite. Tous ces points génèreront, une fois encore, des accusations mutuelles entre ceux qui dénonceront soit les complots « pro-syriens et pro-iraniens », soit les scénarii « pro-américains », suivant le cas. Autant dire, sur ce plan, qu’il faudra bien des bouleversements dans l’attitude adoptée par les uns et les autres avant d’assister éventuellement à des rééquilibrages de posture et d’attitude. Et quitte à s’attendre à du changement sur ce plan, autant dire que ce sera plutôt du côté du Hezbollah et de ses alliés que les attentes resteront les plus ardentes. Les perdants officiels du scrutin législatif, même s’ils gardent largement de quoi faire valoir leurs revendications sur les plans législatif et éventuellement gouvernemental, ne peuvent en effet imposer pleinement leur marque aux habitants d’un pays qui ne les ont pas consacrés à la majorité des suffrages.
Et c’est là qu’intervient l’un des principaux déterminants de la région, à savoir : la question israélo-libanaise. Certes, la conjoncture législative renouvelée il y a quelques mois en Israël a mis en évidence la marge de manoeuvre extrêmement limitée dont dispose le gouvernement de Benyamin Netanyahu. Dans le même temps, la nécessité qu’il y a pour les Israéliens d’affaiblir le Hezbollah est pour sa part un point sur lequel tout les membres de l’exécutif israélien sont d’accord. Faut-il pour autant s’attendre à un nouvel embrasement des perspectives, sur le modèle de la guerre de l’été 2006 ? Même si rien n’est exclu, il serait pourtant abusif de surestimer le potentiel d’un tel scénario sur le court terme. Les Israéliens dépendent en effet étroitement des volontés d’une administration Obama qui a besoin d’opérer des rapprochements avec la Syrie et l’Iran, deux alliés forts du Hezbollah ; par ailleurs, les souvenirs d’échec de l’expédition israélienne au Liban en 2006 sont encore beaucoup trop frais pour que le gouvernement israélien puisse prendre le risque d’une nouvelle défaite militaire. Cela étant dit, il va de soi que, au départ des résultats du scrutin législatif libanais, le Hezbollah devra s’attendre à bien des attaques verbales de la part de ses opposants de l’échiquier politique libanais, concernant tant son arsenal que la nature de ses alliances politiques. Soit la réitération d’un schéma déjà connu, et dont seul l’aboutissement concret représente encore une inconnue. Il ne faut en effet pas s’attendre à voir le Hezbollah disposé à renoncer à son armement, sous quelque prétexte que ce soit, dans la période actuelle.

Quelles attentes concrètes ?

Ainsi, s’il paraît y avoir une certitude aujourd’hui, elle réside au niveau de la consécration de la nature des blocs parlementaires libanais. On aurait pu croire, en effet, que les forces du 8 et du 14-Mars allaient pouvoir être décontenancées, du fait du désistement possible d’une ou de plusieurs des formations les composant ; or, sauf surprise majeure, tout semble indiquer maintenant que chacun des deux camps gardera sa substance, avec tout ce que cela comportera de bon (clarification des orientations politiques de chacun des acteurs) et de moins bon (polarisation politique générant des joutes verbales pas toujours bienvenues).
Il est évident que cette situation a plutôt de quoi rendre un peu plus inquiet sur le moyen terme ; les Libanais ont été plus nombreux à se rendre aux urnes qu’en 2005 (près de 55% contre 45% environ précédemment), ce qui tranche avec la désaffection à laquelle on aurait pu s’attendre de leur part devant le peu de sens des responsabilités exprimé par leur classe politique. Mais, s’ils ne ressentent pas de changement, qu’est-ce qui pourra les motiver dès lors à croire aux vertus du vote ? Sur ce plan, les formations politiques libanaises ont quatre ans pour faire la preuve de leur utilité, et de leur caractère indispensable pour l’avancée des perspectives. Autant dire que le combat n’est pas encore gagné.
Enfin, concernant les orientations régionales et internationales du Liban, comme dit précédemment, il ne faudra pas s’attendre à des changements majeurs. Les alliances tissées depuis 2005 ne pourront que se maintenir, avec toutefois la présence aujourd’hui d’un facteur nouveau : l’administration Obama, son pragmatisme pressenti, et donc la possibilité qu’il y aurait pour elle d’envisager les évolutions libanaises au départ de considérations moins rigides, et plus prometteuses, que celles qui prévalaient à l’époque de George W. Bush. Rien de franchement révolutionnaire, certes ; mais cela ne rend pas moins les attentes que l’on peut entretenir vis-à-vis des évolutions libanaises un tout petit peu plus sereines que ce qui prévalait il y a quelques mois encore.


Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
En partenariat avec



 

Imprimer cette page Envoyer cette page à un ami


Dans la même rubrique

 
 

archives  La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...)

afficher archives loupe

 
 

Qui sommes nous ?

L’IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, centre de recherche en relations internationales, a créé son site d’informations "affaires-strategiques.info".

Suite...


 
 

Home page  | Contact  | Plan du site  | Mentions_legales  | Suivre la vie du site RSS 2.0