Accueil du site > Toutes les rubriques > Spécial élections libanaises > La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de (...) > Salafisme et jihadisme au Liban : quels enjeux concrets ?
Par Pierre-Alain Clément et Christelle Doudies, Chaire Raoul-Dandurand
Le parcours fulgurant suivi depuis deux ans et demi par le Fatah al-islam (FAI), milice jihadiste salafiste logée dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, montre une nouvelle fois, si besoin en était, que dans les luttes de pouvoir moyen-orientales, les stratégies des acteurs sont équivoques et mouvantes, et que le Liban est l’otage de ces luttes régionales. L’apparition du FAI, groupuscule jeune et déterminé, a causé beaucoup de remous jusqu’en 2007. Mais cet état des faits est-il en passe de faire basculer la fragile situation libanaise dans le chaos ?
Ancien colonel dissident du Fatah al-intifada, associé au fameux islamiste jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, tué en Irak, Chaker al-Absi arrive au Liban à l’été 2006 avec la bienveillance d’une Syrie soulagée de se débarrasser de lui (1). Il y crée des cellules dormantes composées de quelques dizaines de jihadistes, qui seront activées quelques mois plus tard pour fonder le FAI (2). Ils prennent à la surprise générale des locaux des combattants palestiniens du Fatah al-intifada, proche du régime syrien. Ils sont alors forts de quelques centaines de combattants.
Après l’assaut du camp de Nahr el-bared par l’armée libanaise, al-Absi s’enfuit vers la Syrie, avec des complices gouvernementaux libanais haut placés, croit-on dans des milieux hostiles au régime syrien (3). En décembre 2008, le FAI annonce que son dirigeant est présumé mort ou capturé en Syrie. Mais il n’était qu’un dirigeant opérationnel : la politique de l’organisation est décidée par Mohammad H. (son donneur d’ordres), un dénommé Marwan (questions financières), et Mohammad Ali Omar (ou Abou Hattab), qui assure la liaison avec al-Qaida (4).
Le FAI, greffé depuis l’Iraq dans les camps de réfugiés palestiniens (5), a facilement su gagner des soutiens populaires parmi des populations marginalisées réceptives aux sirènes salafistes (6). La relative liberté d’action garantie dans ces zones en fait de véritables pépinières à milices. De plus, l’implantation du FAI a été favorisée par la présence initiale de réseaux religieux locaux d’orientation salafiste. Parmi les cadres jihadistes, un grand nombre a fréquenté des mosquées salafistes, par exemple celles qui offrent des cours d’arts martiaux. Enfin, le manque d’intégration économique, ajouté à la perspective de plus en plus lointaine de retourner un jour en Palestine, fait de la jeunesse des camps un vivier de recrues potentielles, surtout lorsque le FAI achète littéralement la confiance de la population (paiement de loyers, importation de ressources, etc.). C’est d’ailleurs sur un programme de « libération » de la Palestine et de retour des réfugiés qu’al-Absi a ancré la pertinence du FAI (7). Cette explication doit néanmoins être nuancée : la majorité des miliciens sont Libanais, et, dans une moindre mesure, Saoudiens ; on trouve des Maghrébins aussi, mais peu sont Palestiniens.
La trajectoire du FAI au Liban est celle d’un électron libre. Ses liens allégués entre le groupe et la Syrie restent flous. D’une part, le mouvement salafiste libanais (créé par Salem al-Islam ach-Chahal, dont les héritiers poursuivent la mission) fut apolitique avant de passer à l’action politique non violente (8). D’autre part, les éléments d’al-Qaida, idéologiquement très proches du FAI, voient le Liban comme une base arrière, pas un champ de bataille. C’est pour cette raison que le fils d’Oussama ben Laden, Saad (cadre d’al-Qaida faisant le lien avec le FAI), déplore, parlant du siège de Nahr el-bared, avoir été impliqué dans ce « combat qui n’est pas le nôtre. » (9) La sanglante percée du FAI au début du siège ayant outré l’opinion publique libanaise, les autres organisations jihadistes se sont désolidarisées : al-Qaida s’est abstenu de le soutenir, tout comme l’Isbat al-ansar, qui a persuadé le Jound ach-cham de faire de même. Leurs activités dans les camps est en effet tolérée tant qu’ils ne provoquent pas l’armée.
Du côté gouvernemental, le FAI pourrait se révéler utile. Toutefois, l’hypothèse d’une instrumentalisation cynique est excessive (10), car le salafisme jihadiste représente une menace à la sécurité du Liban, et fédère une partie non négligeable des sunnites libanais et palestiniens délaissés par l’État durant l’occupation syrienne (11). Le gouvernement étant contraint de récupérer le soutien de ces électeurs en perdition, la marge de manœuvre des jihadistes s’élargit. Objectivement, le FAI a les moyens de distraire, voire de concurrencer le Hezbollah, ce qui peut être intéressant pour le gouvernement anti-syrien. Il ne faut pas oublier qu’il s’est créé en dénonçant l’inféodation supposée du Fatah al-intifada à Damas (12). Affaibli par le drain de ses combattants les plus radicaux, en perte de vitesse depuis les années 1990, ce dernier n’a pu s’opposer (voire a consenti) à la cannibalisation de ses locaux et équipements par un FAI motivé et appuyé par al-Qaida.
Malgré cette critique de l’ingérence syrienne, le Hezbollah n’est pas tombé dans le piège d’un conflit direct avec les jihadistes. Le 25 mai 2007, Hassan Nasrallah avertissait même l’armée libanaise en déclarant : « L’entrée de l’armée dans le camp est une ligne rouge. » Le Hezbollah devait éviter de réfuter la logique de désarmement des milices libanaises. Pour cela, il doit s’empêcher de s’aliéner définitivement les sunnites et montrer qu’une milice chiite armée n’était pas une menace pour eux et le Liban. Cependant, ses liens avec le général Aoun et l’armée régulière et ses objectifs stratégiques l’empêchaient de soutenir une agitation jihadiste qui bénéficie de soutiens en dehors des camps de réfugiés palestiniens.
En février 2009, le blog du FAI affirme qu’après la défaite de Nahr el-bared, Chaker al-Absi avait prévu de prendre contact avec les responsables d’al-Qaida en Mésopotamie pour reconstruire son groupe. Contrairement à la stratégie américaine focalisée sur l’Iran et le Hezbollah, Alain Pellegrini, ancien commandant de la FINUL, soulignait ce danger avant le siège de Nahr el-bared : « La menace principale au Liban à l’heure actuelle n’est pas le Hezbollah, mais les groupes islamiques affiliés à Al-Qaida. » Une vision partagée par Beyrouth et Damas, qui ont entériné la formation d’un inattendu « comité de suivi » bilatéral contre le terrorisme, au lendemain des attentats du 27 et 29 septembre 2008 à Damas et Tripoli. Un nouvel alibi voué à masquer l’impuissance des gouvernements à endiguer l’extension du jihad irakien au Proche-Orient, Liban en tête ?
Comme les autres organisations jihadistes, le FAI semble présenter le syndrome de la créature qui échappe à son maître. Ou plutôt, ses maîtres : le groupe sert les intérêts de trop d’acteurs à la fois pour être le pion de seulement l’un d’entre eux. Le manque de vision stratégique claire (lutter d’abord contre les chiites ou les Occidentaux) en est une raison. Après avoir été décimé en 2007, le FAI est devenu une tête de pont docile pour al-Qaida. Même si le but n’est pas de déstabiliser le Liban, mais de s’en servir comme tremplin, les perspectives s’annoncent sombres. En effet, un certain nombre de chrétiens, qui ont généralement été plus méfiants à l’égard de l’islamisme sunnite que chiite, s’interrogent sur l’attitude de Saad Hariri (dirigeant du Courant du futur, parti central de la majorité anti-syrienne) vis-à-vis du salafisme, et sur son soutien à la naturalisation des Palestiniens des camps. Dans le même temps, les chiites voient dans l’armement sunnite une bonne raison de rester militarisés. Une nouvelle fois, le spectre d’une guerre civile importée plane sur le Liban.
(1) Sans exclure la possibilité d’une manipulation par Damas, l’expulsion de Chaker al-Absi permettait au moins pour le régime d’éloigner les jihadistes de son territoire (cf. « Un entretien avec Bernard Rougier. Liban. Fatah al-Islam, une nébuleuse tentaculaire déterritorialisée », in Pour la Palestine, n° 54, été 2007, p. 16, disponible ici : http://www.france-palestine.org/art...). Voir aussi : AMBILL, Gary C., « Salafi-jihadism in Lebanon », in Mideast Monitor, vol. 3, n° 1, janvier-mars 2008 (disponible ici : http://www.mideastmonitor.org/issue...).
(2) Cf. AMBILL, Gary C., « Salafi-jihadism… », idem.
(3) Cf. Cette déclaration de Misbah Ahdab, seul député du Mouvement du renouveau démocratique, membre de la majorité anti-syrienne : « Fatah El-Islam n’est que la partie visible d’un réseau manipulé par la Syrie qui a pour objectif de déstabiliser le Liban. On ne sort pas des prisons syriennes sans travailler d’une façon ou d’une autre pour les services de renseignement syriens. », cité par D’ALENÇON, François, « Fatah al-islam, la tentation djihadiste des sunnites libanais », in La Croix, 28 mai 2007 (disponible ici : http://www.la-croix.com/article/ind...).
(4) Cf. « Lebanon’s Fatah al-Islam leadership & organization », in Ya Libnan, 24 mai 2007 (http://yalibnan.com/site/archives/2...). Le site reprend l’information de la chaîne al-Arabiyya http://www.alarabiya.net/articles/2...).
(5) cf. « Un entretien avec Bernard Rougier… », idem.
(6) Cf. « Réflexions sur le salafisme : le cas des camps palestiniens au Liban », Observatoire stratégique de la Méditerranée, 6 janvier 2008 (http://strategicwatch.blogspot.com/...). L’article précise : « Quand les chrétiens se sont tournés vers Israël et les chiites vers l’Iran chiite, les sunnites libanais ont trouvé dans les Palestiniens des frères d’armes (…) »
(7) Cf. AMBILL, Gary C., « Salafi-jihadism… », idem. Il est possible que cet objectif soit un prétexte servant à fédérer les sunnites libanais. Cependant, sa proximité avec les idéaux d’al-Qa‘ida renforce l’idée que l’intention du FAI soit de lutter contre les intérêts occidentaux (cf. « Un entretien avec Bernard Rougier… », idem), avec au premier chef la lutte contre Israël. L’organisation assurerait ainsi la transition entre deux combats et deux générations : les vieux nationalistes laissent la place aux jeunes jihadistes (ADLENE, Meddi, « L’itinéraire explosif de Chaker el-Abssin, chef du Fatah al Islam », in El Watan, 26 juin 2007, disponible ici : http://www.info-palestine.net/artic...
(8) Cf. SAAB, Bilal, « Salafis’ Social Networking in Lebanon », in Brookings Institution, 19 février 2009 (disponible ici : http://www.brookings.edu/articles/2...).
(9) Cf. ITANI, Fidaa, « Enquête sur l’implantation d’Al-Qaida au Liban », in Le Monde diplomatique, février 2008, p. 12-13 (disponible ici : http://www.monde-diplomatique.fr/20...).
(10) Seymour Hersch avance que l’apparition du FAI fut encouragée par le gouvernement libanais, en association avec l’administration Bush et l’Arabie saoudite. C’est l’ambassadeur saoudien à Washington, Bandar ben Sultan, qui aurait encouragé l’administration Bush, avec laquelle il était très proche, à soutenir les jihadistes contre la menace iranienne présente derrière le Hezbollah, suivant la théorie du « chaos constructif » au Moyen-Orient (cf. la retranscription de l’entretien accordé à CNN en juin 2007 ici : http://rawstory.com/news/2007/Hersh...).
(11) Cf. D’ALENÇON, François, « Fatah al-islam…, idem. L’auteur cite l’opinion de Daï al-Islam ach-Chahal, fils de Salem. Voir aussi : AMBILL, Gary C., « Salafi-jihadism… », idem.
(12) Cf. AMBILL, Gary C., « Salafi-jihadism… », idem.
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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