Accueil du site > Toutes les rubriques > Analyse du jour > Google Chine : la guerre du web aura-t-elle lieu ?
Par Fabienne Clérot, chercheur associée à l’IRIS
L’annonce fracassante faite par Google sur son blog (billet intitulé « A new approach to China »), le 12 janvier dernier, n’en finit pas de faire du bruit. Pour la première fois, la firme américaine révèle publiquement avoir été victime de cyber-attaques massives et structurées visant des militants des droits de l’homme et des dissidents chinois utilisant des comptes gmail. Elle n’accuse pas directement les autorités chinoises, mais le message est clair et fort. Google menace de cesser ses opérations en Chine si la censure de son site local (google.cn) n’est pas levée.
C’est un brusque revirement de la part de cette entreprise qui a lancé sa version chinoise en janvier 2006 en acceptant les règles chinoises de la censure.
C’est maintenant au nom de la « liberté d’expression dans le monde » que Google fait ses révélations sur le cyber-espionnage et semble prête à renoncer au compromis « business contre censure » que toutes les firmes étrangères du secteur ont dû accepter pour s’implanter sur le plus grand marché mondial du web (384 millions d’internautes fin 2009 en progression de 30% sur un an).
Du côté des autres entreprises du secteur, les réactions sont mesurées. Yahoo s’est contenté de condamner de façon générale les infiltrations dans les réseaux qui violent la vie privée des utilisateurs et Microsoft, dont le moteur de recherche Bing a ouvert une antenne en Chine il y a quelques mois, minimise les révélations de Google n’estimant pas qu’il s’agisse d’un « changement fondamental de la sécurité sur internet ».
De son côté, le gouvernement américain a réagi rapidement en demandant des « explications » à des diplomates chinois en visite à Washington et Robert Gibbs, le porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré que le président Barack Obama soutient le droit à la liberté d’Internet en Chine.

Google était dans le collimateur de Pékin depuis plusieurs mois. En 2009, les autorités chinoises lui avaient reproché de ne pas faire assez d’efforts pour lutter contre la vulgarité et la pornographie et l’avaient accusé de piller les œuvres littéraires chinoises en les numérisant. Sa version internationale google.com et son site de partage de vidéos youtube sont fréquemment inaccessibles depuis la Chine.
La détérioration des relations entre Google et Pékin s’était encore accentuée suite au départ du président de Google Chine, Kai Fu Lee, en septembre 2009.
Un prétexte pour quitter un marché où il n’est pas leader ?
Si Google est le numéro un mondial, il n’occupe en Chine que la seconde place derrière Baidu, le moteur de recherche chinois qui domine très largement le marché.
Moyenne 2009 : Baidu 56%, Google 41%.
Google emploie 700 personnes dans ses trois bureaux chinois pour un chiffre d’affaires estimé de 300 à 600 millions de dollars, moins de 3% de ses revenus mondiaux.
Google renoncerait-il parce qu’il a déjà perdu « la guerre du web chinois » ? Est-ce une façon de sortir en sauvant la face ? Google peut-il vraiment quitter le marché chinois ?
La Chine compte 720 millions d’abonnés au téléphone mobile (1) . Google qui a développé son système d’application pour smartphones (Android) vient de lancer sur le marché américain son propre « téléphone intelligent », le Nexus.
Même si sa part de marché y est plus limitée que dans d’autres pays, l’incroyable potentiel de développement de la Chine dans le domaine de l’internet et de la téléphonie mobile rend le départ de Google assez improbable.
Un coup de publicité ?
Les déclarations de Google interviennent dans un contexte de net renforcement du contrôle du web (et des SMS) par les autorités chinoises au nom de la lutte contre la vulgarité et la pornographie.
La priorité de Google est de maintenir son leadership mondial et donc son image auprès des internautes. En dénonçant la censure chinoise, Google se refait une vertu et renoue avec son slogan « Don’t be evil (Ne sois pas malveillant) ». Google peut ainsi affirmer que sa priorité est de protéger les données personnelles de ses clients, pas de faire de l’argent à tout prix !
Google a indiqué sur son blog ne pas être la seule entreprise visée par les attaques des dernières semaines. Parmi les autres victimes, le cabinet d’avocats de la société Cybersitter qui a récemment porté plainte contre le gouvernement chinois pour piratage d’un de ses logiciels de contrôle parental, devenu le « barrage vert d’escorte de la jeunesse », un système de filtrage que les autorités de Pékin voulaient voir installé dans tous les ordinateurs de Chine.
Depuis plusieurs mois, les Etats-Unis mettent en cause la Chine dans de nombreuses opérations d’espionnage informatique à l’encontre des intérêts américains. Fin 2009, Barack Obama a d’ailleurs nommé un responsable national de la sécurité sur Internet, chargé de coordonner la politique américaine dans ce domaine.
Face à la polémique Google, le gouvernement chinois défend sa politique. Selon Jiang Yu, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « L’Internet chinois est ouvert. (...) La Chine encourage les entreprises internationales à faire des affaires en Chine en se conformant aux lois du pays. »
La guerre du web ne fait que commencer.
(1) China mobile est leader avec 500 millions d’abonnés suivi par China Unicom qui compte 140 millions de clients. La concurrence dans le domaine de la recherche mobile est en croissance. Baidu cherche à étendre sa position dominante aux moteurs de recherche sur les portables grâce à des accords avec China Mobile et Unicom.
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