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Analyse du jour

Et si l’Allemagne quittait la zone euro ?

16 avril

Par Sylvie Matelly, directrice de recherche à l’IRIS, professeur permanent à l’Ecole de management Léonard de Vinci

«  Un économiste allemand veut contester juridiquement l’aide à la Grèce  », titrait un article du Monde en date du 14 avril dernier relatant la volonté d’un économiste allemand de porter plainte devant la cours constitutionnelle jugeant que l’aide promise à la Grèce par les Européens viole les principes du traité de Maastricht. Il a en partie raison sur le fond, l’aide annoncée à la Grèce par les pays européens concerne un prêt de 30 milliards d’euro à un taux préférentiel inférieur au taux auquel les acteurs financiers sont aujourd’hui prêts à financer ce pays.


De ce point de vue, cette aide s’apparente bien à une subvention déguisée. Toutefois, même si les subventions sont très strictement encadrées par les institutions européennes, elles ne sont pas interdites. Elles doivent, pour être autorisées (tolérées ?) être déclarées et in fine remboursées par le bénéficiaire. Cela vaut pour les entreprises européennes mais qu’en est-il des Etats ? La règle reste assez évasive et il est peu probable que les Etats soient traités comme des entreprises et ce, d’autant mois que ce sont tous les autres Etats européens qui se sont mis d’accord pour accorder cette aide. Or, la politique de concurrence de l’Union européenne règlementant les subventions des Etats aux entreprises a d’abord été élaborée pour protéger les entreprises des distorsions de concurrence entre des Etats qui subventionnent régulièrement leurs entreprises et ceux, qui respectent la libre-concurrence et le marché.

Néanmoins, cette réaction d’un citoyen allemand à l’annonce de l’aide européenne à la Grèce, après les réticences du gouvernement allemand à ce même propos ou précédemment, fin 2008, à participer de manière conséquente à un plan de relance européen sont assez instructifs de l’état d’esprit qui règne dans ce pays vis-à-vis de l’Europe et des Européens. Les Allemands ont l’impression d’avoir fait d’énormes concessions lorsqu’ils ont adhéré à la monnaie unique, la première d’entre elles étant probablement d’avoir abandonné leur Deutschemark. Depuis leur réunification, ils ont également dû consentir d’importantes réformes pour redresser leur économie, accepter des gels de salaires et donc une baisse de leur pouvoir d’achat. Dans ce contexte et alors qu’ils pensent que c’est grâce aux efforts consentis depuis des années qu’ils se tirent mieux que n’importe quel autre pays de la crise économique et financière récente, ils semblent ne plus se sentir solidaires de partenaires moins vertueux. Un peu sur le modèle de la fable de la Fontaine, la cigale et la fourmi, ils ont vu les autres Européens améliorer leur niveau de vie, se rapprocher progressivement des niveaux de vie allemands au détriment du respect de certains fondamentaux économiques.

Autant on peut comprendre leur réaction, autant on peut pressentir également qu’elle ne peut que conduire à une impasse si elle persistait. En effet, qu’ils le veuillent ou non, ils sont dans la zone euro et la crise de la Grèce est plus vraisemblablement une crise de la monnaie unique. En attaquant la Grèce, c’est la détermination des Européens que testent les spéculateurs. Comment si tel n’était pas le cas, l’euro pourrait-il subir aussi nettement les effets d’une crise qui affecte une économie dont le poids reste relativement modeste en Europe ? Or, cette crise européenne est en grande partie la conséquence directe des choix de politique monétaire mis en place, à l’instar des pratiques de la Bundesbank, la banque centrale allemande, dans le cadre de la création de l’euro face à une insuffisante coordination des politiques économiques, fiscales et budgétaires des Etats membres.

Tous les pays de la zone euro ont, d’une manière ou d’une autre, tiré pendant des années certains bénéfices de ces contradictions : les Espagnols en s’endettant à des taux d’intérêts réels négatifs, une fois défalqués de l’inflation, pour accéder à la propriété ; les Grecs en attirant toujours plus de touristes européens mais au prix, peut-être trop lourd, d’investissements importants dans les infrastructures. Et dans ce contexte, seule une aide concertée et conséquente à ce pays et à tous les pays de la zone euro qui seraient en difficulté peut être en mesure de restaurer la confiance des investisseurs et financiers vis-à-vis de la zone. Cette confiance est essentielle pour une reprise durable et solide de l’économie européenne dans son ensemble : n’oublions pas qu’aussi solide que soit l’économie allemande, elle reste très dépendante de ses voisins qui sont aussi ses principaux clients… Et ce, aussi grâce à la monnaie unique ! En effet, jamais les sud-Européens n’avaient autant acquis et consommés de produits allemands que depuis la monnaie unique. Grâce à l’euro, ils pouvaient enfin s’offrir des berlines allemandes…

Qu’adviendrait-il toutefois si malgré tout, l’Allemagne décidait de quitter la zone euro ? D’un point de vue politique, cette décision ouvrirait probablement la crise politique la plus grave de l’histoire européenne, l’Allemagne est en effet à la fois un pilier de la construction européenne et la puissance économique et monétaire dominante. La Banque centrale européenne serait obligée de déménager. Aujourd’hui située à Francfort, elle s’installerait probablement en France à Paris ou à Lyon (ville candidate pour accueillir cette institution lors de la création de l’euro), plus judicieusement à Strasbourg. La politique monétaire européenne s’en trouverait très certainement modifiée après le départ des orthodoxes allemands, partisans de la monnaie forte : on tolèrerait un peu plus d’inflation et de déficit public quitte à accepter une dévalorisation de l’euro qui, de toutes les façons, nous épargnerait des réformes pour gagner en productivité puisque grâce à notre monnaie dépréciée, nos exportations seraient toujours compétitives.

Nos importations seraient toutefois toujours plus coûteuses, creusant nos déficits commerciaux à moins qu’elles ne se réduisent notablement et que l’échange se concentre au sein de la zone euro. Dans une zone euro dont le principal fournisseur est l’Allemagne et dans un monde à présent global, l’effet de la dévalorisation monétaire pourrait être significatif, réduisant les salaires relatifs et le pouvoir d’achat des Européens de la zone euro. Cela pèserait inévitablement sur la croissance économique tant de la zone euro que de l’Allemagne à présent sortie de cette zone… à moins que ce pays ne parvienne à retrouver ses marchés perdus en Europe à l’extérieur, aux Etats-Unis ou dans les pays émergents, Chine en tête. Il reste beaucoup d’incertitudes dans un tel scénario mais une chose est sûre, les risques en sont énormes tant pour l’Allemagne que pour ses partenaires.

 
 

Forum

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3 Messages de forum

  • A mon avis, toute la question est de savoir quelle stratégie va adopter l’Allemagne pour les vingt ans à venir. On peut dire que les vingt dernières années ont servi à digérer -par les efforts dont vous parlez dans votre article-, la réunification. Quel est l’intérêt de l’Allemagne ? Parier sur une continuation de sa politique , dont le noyau dur a été -pour des raisons stratégique correspondant à une époque qui est révolue depuis la chute du mur de Berlin, et la transformation politique de l’URSS en Russie-, l’axe franco-allemand, ou, considérant que cette "source", du côté des pays latins, dont la France fait partie, est tarie pour des année, se tourner vers "d’autres cieux" ? Il me semble que vous oubliez dans votre analyse, un acteur important, tant économiquement que politiquement : la Russie. Et oui, l’Allemagne et la Russie semblent quasi complémentaires (l’une pour son industrie, ses capacités à l’innovation, sa compétence -et pour cause !- à restructurer économiquement des pays ex-soviétisés, etc.), l’autre pour ses matières premières exceptionnelles, et son marché potentiel qui demandera plus que quelques années pour être comblé ! Rappelons-nous les emprunts russes : financés avant la Grande Guerre par les rentiers de l’occident (la France étant particulièrement impliquée, y régnant un esprit rentier...), les sommes prêtées sous le régime tsariste, servant pour l’essentiel à garnir les carnets de commandes des industriels allemands... L’histoire -même (et surtout ?) économique-, n’est-elle pas un éternel recommencement ? Pour moi, la sortie de l’Allemagne de la zone euro est plus qu’une possibilité, c’est une certitude. On prépare d’ailleurs les esprits par un relent de nationalisme dans les pays concernés, en particulier en France, pour faire mieux passer la pilule, le jour où cela arrivera. Cela sera en effet difficile d’accepter le fait de se retrouver "deux fois moins riches qu’on le pensait", pour la majorité de la population des pays latins. De plus, contrairement à ce que pensent la plupart des gens, l’euro a été financièrement une chance pour des pays comme la France, mais que l’on n’a pas su (ou voulu ?) optimiser (= politique économique de long terme). Un élement significatif ? Un ancien chancelier allemand qui, juste ayant quitté ses fonctions, se retrouve à la direction de Gazprom (le fournisseur de gaz russe), c’est équivalent politiquement à Rapalo ! Cordialement.

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  • Et si l’Allemagne quittait la zone euro ?

    18 avril 15:08, par Mark Hitti

    Ces questions se posent lorsque les décideurs politiques se focalisent trop sur les outils macroéconomiques, dont l’Union européenne dispose (monétaire) et désire disposer (fiscalité), sans trouver de consensus entre les Etats membres. Les structures économiques des territoires de l’Union sont très hétérogènes. Ainsi, des politiques macroéconomiques généralisées avec une politique de convergence fiscale entraineront inévitablement des distorsions économiques encore plus prononcées.

    Le modèle économique européen est sans doute à trouver au niveau des territoires à travers l’intelligence territoriale (Pôle de compétitivité) et les partenariats public-privé. L’Europe dispose déjà d’une politique régionale (GECT, interreg, etc.), il ne reste plus qu’à lui adosser une stratégie pour renforcer la cohérence des politiques économiques. Ces stratégies existent déjà sans caractère obligatoire (Stratégie de Lisbonne et SDEC).

    http://interstato.blogspot.com

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  • La paille et la poutre...

    19 avril 12:03, par patricedusud

    Jean-Marie Colombani sur Slate.fr écrit « Si l’on y regarde de près, cette doctrine est au fond, au niveau de l’Europe, celle que, par exemple, un parti comme la Ligue du Nord développe en Italie. L’Allemagne riche ne veut pas payer pour la Grèce pauvre ; tout comme la Lombardie et la Vénétie très riches refusent de payer pour la Calabre ou la Sicile pauvres. Il y a là la trace de l’avancée d’une véritable fracture populiste qui se manifeste donc dans chacun de nos pays ».

    On pourrait ajouter à cette analyse l’étonnant sursaut du FN lors des élections régionales qui peut aussi être interpréter par le refus de certains de nos concitoyens de payer pour les « étrangers » qui viennent - selon ces nostalgiques de la FrancoFrance recroquevillée sur elle-même - siphonner les finances de l’état en surfant sur les avantages du modèle social français.

    De fait l’Allemagne n’a jamais réellement accepté l’euro que comme un mark étendu et les allemands vivent dans la nostalgie du mark beaucoup plus que les français dans celle du franc. Il est vrai que l’histoire du franc est infiniment plus chaotique que celle du mark…

    Au fond les allemands sont sur la même partition au niveau européen que les pays riches le sont globalement face au drame des pays pauvres.

    Leur égoïsme est simplement un peu plus myope que le notre…

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