Accueil du site > Toutes les rubriques > Analyse du jour > Chine : le retour de la question sociale
Par Fabienne Clérot, chercheuse associée à l’IRIS
La session annuelle de l’Assemblée nationale populaire(1) qui s’est tenue il y a un mois a été dominée par les questions économiques et le souci de mieux répartir les fruits de la croissance. L’enjeu selon les dirigeants chinois est de « changer de modèle de croissance », de passer à une croissance plus durable et plus équitable. Si la croissance prévue pour 2010 reste élevée (8%) et qu’elle atteindra déjà 12% au premier trimestre, un tel taux apparait de plus en plus difficilement tenable à long terme d’autant que les risques inflationnistes sont forts(2) et que la tension sociale monte.
Les questions sociales auront occupé une large place dans les interventions officielles, discours et conférences de presse de l’assemblée de mars. Certes les thèmes ne sont pas nouveaux et ont déjà été abordés lors des assemblées des années précédentes, mais le sujet est devenu plus pressant suite à la crise économique pour soutenir la croissance et assurer la stabilité(3) sociale.
« L’année 2010 sera cruciale et complexe » a prévenu le Premier ministre Wen. « Notre développement économique et social doit accorder davantage d’attention aux pauvres et aux groupes défavorisés parce qu’ils constituent la majorité ».
Quels sont les enjeux ?
L’épargne chinoise est forte (4). Les Chinois sont contraints d’économiser pour couvrir leurs besoins en matière de santé, d’éducation, de logement, de retraite, de chômage…C’est donc en améliorant la prise en charge de ces « risques sociaux » et en luttant contre la spéculation immobilière que le gouvernement entend débloquer cette épargne de précaution au profit de la consommation.
Plusieurs mesures ont été annoncées : instauration de pensions pour les paysans avec un programme « expérimental » qui pourrait être généralisé d’ici à 2020 (5), développement de l’habitat social, réforme du secteur de la santé et de la pharmacie, de l’éducation …
Concernant l’emploi, le gouvernement se fixe l’objectif de maintenir le chômage en dessous de 4,6% dans les zones urbaines et d’y créer 9 millions d’emplois (6). Si le taux de chômage officiel reste faible (4,3% de la population urbaine en 2009 soit 9,2 millions de chômeurs), il n’inclut ni les migrants sans travail, ni les chômeurs en fin de droits, ni les jeunes sans emploi n’ayant jamais cotisé. Or, le chômage frappe aussi les jeunes diplômés. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux (leur nombre est passé d’un million en 2000 à 6,1 millions l’année dernière(7)) et 30% d’entre eux ne trouvent pas de travail à la sortie de leurs études supérieures.
Il s’agit de réduire la fracture sociale qui ne cesse de s’élargir entre citadins et ruraux. Les revenus des premiers sont aujourd’hui 3,3 fois supérieurs à ceux des seconds(8). Outre les mesures budgétaires et fiscales annoncées en faveur des zones rurales et des paysans, deux sujets emblématiques ont été avancés.
Une modification de la loi électorale : 1 rural = 1 urbain
L’amendement adopté le 14 mars 2010 a introduit l’égalité de représentation entre les populations des zones urbaines et rurales à l’ANP. La loi initiale (1953) accordait aux urbains une représentation huit fois plus importante que pour les ruraux(9). Une première modification datant de 1995 avait diminué l’écart, mais les députés ruraux représentaient encore une population quatre fois plus nombreuse que ceux des villes.
Vers un assouplissement du système de hukou ?
Le hukou est la carte de résidence, mise en place dans les années 50 afin de réguler les migrations et d’éviter que l’exode rural n’entraîne une urbanisation brutale et incontrôlée. Seul le hukou urbain permet de vivre et de travailler en ville(10), en bénéficiant des avantages sociaux(11). Ce qui prive les mingong (ouvriers-paysans) d’un accès aux mêmes droits que les autres résidents urbains et fait vivre une grande partie de ces 230 millions de migrants dans des conditions de forte précarité. Shanghai compterait 6 millions de mingong sans hukou permanent sur une population totale de 19 millions.
Le 1er mars, 13 journaux chinois ont publié un éditorial commun demandant la suppression pure et simple du hukou. C’est la première mobilisation médiatique d’une telle ampleur sur un sujet aussi sensible(12).
Pourtant, le gouvernement semble bien conscient que l’enjeu est la définition d’une véritable politique migratoire et l’intégration de ces nouveaux citadins. Le Premier ministre a annoncé une réforme progressive, concernant d’abord les petites et moyennes villes.
Depuis plusieurs mois, on voit s’amplifier dans les usines des régions orientales et méridionales le phénomène de « labor shortage ». Des pénuries de main d’œuvre se font sentir dans le Guangdong, le Fujian, le Zhejiang. Après le licenciement, l’année dernière, de millions d’ouvriers au pic de la crise économique, la tendance s’est complètement renversée. Beaucoup d’ouvriers ne sont pas revenus dans leurs usines après les fêtes et le turnover est extrêmement élevé.
On peut y voir plusieurs causes :
les effets de la politique gouvernementale visant à développer les provinces centrales : les ouvriers trouvent du travail sur place et les paysans ont des incitations pour rester sur leurs terres ;
la diminution de la population active immédiatement disponible due à la politique de l’enfant unique (13) et le développement de l’enseignement secondaire
le signe d’une mutation de l’appareil économique, les industries à forte main-d’œuvre s’installent progressivement dans les régions centrales tandis que les provinces côtières développent des filières à plus forte valeur ajoutée.
Conséquence : pour continuer à attirer les ouvriers et lutter contre le turnover, les employeurs doivent consentir des augmentations des salaires (jusqu’à 20 - 30% dans certains secteurs) et améliorer les conditions de travail. La mutation de l’atelier du monde est en marche.
Au moment où Shanghai s’apprête à accueillir 100 millions de visiteurs pour l’exposition universelle, autour du thème « meilleure ville, meilleure vie », le gouvernement chinois affiche clairement sa volonté de renforcer le « filet de sécurité sociale »(14) et de rétablir une dose de « justice sociale ». Selon le China Newsweek (15/03/10), « la Chine est déjà entrée dans la phase de la réforme sociale qui durera une dizaine d’années ».
L’ampleur de la tâche et les attentes sont immenses.
1/ 3e session de la 11e ANP
2/ Le plan de relance de 4000 milliards de yuans y a contribué
3/ Concept de « l’harmonie » (hexie)
4/ De l’ordre de 40% du PIB
5/ La Chine compte 153 millions de résidents ruraux âgés de plus de soixante ans, soit 11 % de la population totale.
6/ 11 millions d’emplois urbains créés en 2009
7/ 6,3 millions en 2010
8/ En 2009, le revenu moyen annuel par habitant urbain était de 17 000 yuans (+9,8%/2008) ; pour les quelque 730 millions de ruraux, le revenu annuel moyen était de 5 153 yuans (+8,5%/2008).
9/ au niveau des provinces, un député de l’APN était élu parmi 800 000 personnes, tandis que dans les (grandes villes), un représentant était élu parmi 100 000 personnes
10/ La moitié est employée dans l’industrie et la construction, les autres dans des activités comme la restauration, le gardiennage…
11/ assurance médicale, indemnités chômage, inscription des enfants à l’école…
12/ Zhang Hong, rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire économique Jingji Guancha Bao, l’un des responsables de cet édito indique avoir été sanctionné pour son initiative.
13/ La politique de l’enfant unique a provoqué une rupture démographique. La population devrait diminuer à partir de 2035. Les plus de 60 ans passeront de 10% (2005) à 30% (2030).
14/ shehui anquan wang
Après le retrait des troupes combattantes américaines, quel avenir pour (...)
La guerre d’Irak légitimée a posteriori par le Quai d’Orsay ?
Honduras, un coup d’Etat civil révélateur d’une Amérique latine (...)
Terres rares, rareté relative et implications géoéconomiques
The Azeri Turkish gas agreement - a new challenge for the EU
Cuba et les Occidentaux : Une restructuration nécessaire tout autant (...)
Le renouveau de la diaspora tamoule un an après la fin de la guerre civile (...)
L’IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, centre de recherche en relations internationales, a créé son site d’informations "affaires-strategiques.info".