Accueil du site > Toutes les rubriques > Analyse du jour > Guerre économique et batailles de la blogosphère l’affaire Uniross
Par François-Bernard Huyghe, chercheur associé à l’IRIS.
Nous connaissions le journalisme politique citoyen, l’affaire Uniross est peut-être en train de révéler l’émergence d’un journalisme économique citoyen. Depuis quelques jours, Internet bruit d’une mobilisation autour du fabriquant de piles rechargeables, au point que l’on voit rue 89 et Backchich info, dont la réputation ne s’est pas précisément bâtie sur le thème de l’aide aux PME, venir au secours de l’entreprise menacée aux côtés des principaux sites en intelligence économique et d’une blogosphère plus généraliste. De tels phénomènes ne sont pas absolument nouveaux : il y a quelques années, le rachat d’un leader français des cartes à puces à haute valeur stratégique, Gemplus
Qu’est-ce que l’affaire Uniross, et pourquoi émeut-elle à ce point ? La PME basée à Lognes (77) est d’abord une réussite : initialement, il s’agit d’une société basée dans un paradis fiscal britannique, mais que ses cadres rachètent en 2001 et ramènent en France. De 5 salariés à l’origine, elle arrivée à en employer 70 en France et dix fois plus à l’étranger, avec un chiffre d’affaire de 80 millions d’euros et 30 % de croissance par an. La PME commence même à menacer le marché asiatique où elle prend la seconde place.
Surtout, les produits de l’entreprise, essentiellement des piles rechargeables pour appareils photo et caméscopes, sont considérés (notamment par les tests de Que choisir ? qui la couvrent d’éloge) comme à la fois très supérieurs à leurs concurrents, écologiques et prometteurs. De plus, ses avancées technologiques dans le domaine de l’électrochimie et de l’électronique combinées peuvent s’appliquer dans des secteurs comme les transports et la gestion des réseaux d’énergie. Le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA- Liten) les soutient et lance des projets communs.
Une PME française, reprise par des gens courageux, qui exporte et crée des emplois, qui contribue au développement durable, reconnue par les autorités étatiques et scientifiques, le tout au moment où l’État jure d’investir dans les secteurs stratégiques. Une réussite dans l’économie réelle. Un éventuel bel exemple de politique industrielle conforme au Grenelle de l’environnement, au moment où, crise aidant, cela redevient de saison : où est le problème dans ce paysage euphorique ?
Il provient d’une banale question de trésorerie de l’entreprise, à la fois en période d’expansion et soumise au renchérissement brusque de matières premières, dont le nickel (même si sa technologie doit permettre d’en diminuer la proportion à l’avenir). Sans doute aussi un peu de mauvaise volonté de la part de la grande distribution qui n’est pas toujours enchantée de commercialiser des produits durables.
Et, bizarrement, les banquiers ne financent rien, imposent des délais insoutenables à l’entreprise. Des rumeurs circulent, le titre perd 80% de sa valeur depuis le début de l’année et Uniross est mise en sauvegarde. Bref, la PME à qui le tribunal de Meaux a accordé récemment un très bref sursis, semble la proie rêvée pour des fonds qui rachèteraient à un prix ridicule des technologies de pointe sensibles et immédiatement exploitables.
À l’unanimité, la blogosphère pointe vers un suspect : GP batteries installé à Singapour, Hong Kong, Taiwan, en Malaisie..., avec plus de 10.000 employés et qui pourrait faire pression sur les banquiers afin de faire coup double : se débarrasser d’un rival et profiter de son patrimoine technologique. D’autant que sa fenêtre de tir est étroite : « le fonds d’investissement stratégique », qui doit soutenir les entreprises prometteuses dans la crise, n’est pas encore en place.
Bien sûr, il n’y a jamais de preuve formelle en ce domaine et la frilosité des banquiers est peut-être un phénomène spontané... Mais l’hypothèse d’une manœuvre de prédation économique a assez de consistance pour être prise en considération. Et surtout pour susciter une réaction rapide de l’État qui a là une belle occasion d’être cohérent avec ses déclarations.
François-Bernard Huyghe est chercheur associé à l’IRIS ; il anime le site www.huyghe, dernier ouvrage « Maîtres du faire croire » (Vuibert).
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