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Bilan et perspectives de l’année 2008

AMERIQUE LATINE : AFFIRMATION SOUVERAINE SUR FOND D’INCERTITUDES

7 janvier 2009

par Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS


Les Etats-Unis, puissance régionale historique, accaparés par le Proche et le Moyen-Orient, affaiblis par une grave crise financière, ont cette année encore maintenu une relation minimale, étroitement utilitaire, avec leurs voisins du sud. Cette approche a été perçue comme telle par ces pays. L’Amérique latine a accru la distance prise avec Washington depuis la fin du monde bipolaire. Elle a suivi avec satisfaction, à l’exception de la Colombie, la victoire d’un démocrate aux présidentielles. Mais elle entend bien préserver les marges d’autonomie gagnées depuis quelques années et confirmées en 2008.

Les pays asiatiques et la Russie ont, avec une certaine réussite, proposé le renforcement de liens bilatéraux. L’Europe, cette année encore absorbée par un élargissement porteur de contradictions qui empêchent la définition de cohérences extérieures, est apparue lointaine et divisée. La période n’a pas pour autant permis l’émergence d’un dénominateur commun continental. L’Amérique latine n’a jamais été aussi partagée sur son avenir. Les gouvernements, derrière des discours unitaires, défendent des projets concurrents. Les Etats, dont l’environnement économique et social est contrasté, ont réagi de façon divergente aux effets de la crise internationale. Seul le Brésil, avantagé par sa dimension et des potentialités multidimensionnelles utilisées avec imagination, a confirmé une place diplomatique majeure qui va bien au-delà des Amériques.

Le président Bush a maintenu le cap sur quelques objectifs considérés comme minimaux : la négociation de traités commerciaux de libre-échange, une coopération militaire avec les pays émetteurs de stupéfiants, la contention des flux migratoires venus du Mexique, une gestion électoraliste du dossier cubain, et quelques gesticulations à l’égard de gouvernements considérés inamicaux, en particulier l’Argentine, la Bolivie et le Venezuela.

Effectivement, le traité commercial négocié avec le Pérou a été ratifié. En revanche, un accord similaire avec la Colombie a été bloqué par le Congrès des Etats-Unis. Les démocrates à quelques mois des élections présidentielles marquées par la montée du chômage et par les conséquences de la crise financière, ont répondu aux attentes des syndicats. Les producteurs de céréale nord américains ont pu, dans le même esprit, exporter sans problème leurs grains vers Cuba. En revanche, les envois de dollars des Cubains de Miami à leurs familles restées dans l’île ont cette année encore été limités. La perpétuation de l’effort financier consenti pour aider militairement la Colombie, les pays andins et le Mexique, à affronter la question des stupéfiants, a été révisée à la baisse. La Bolivie a été exclue du système de préférences accordé aux pays andins. Officiellement en raison d’une coopération jugée insuffisante et d’une déperdition de la confiance mutuelle. Mais ici encore, la dégradation de la conjoncture économique aux Etats-Unis a joué un rôle peut –être décisif. L’Equateur a de son côté annoncé qu’il ne renouvellerait pas le bail de la base militaire de Manta, proche de la frontière colombienne, accordé aux Etats-Unis jusqu’à la mi-2009. Le plan Merida, qui encadre la coopération avec le Mexique, n’a eu aucune incidence sur le réel. Les forces de l’ordre ont été en 2008 débordées par des cartels de la drogue qui se disputent avec une violence croissante le contrôle des flux en direction du nord. Faute d’autre option, le gouvernement des Etats-Unis a essayé de verrouiller ses frontières. La construction d’un mur sur la frontière sud est allée de pair avec le renvoi après fichage de plusieurs centaines de milliers de sans papier vers le Mexique et l’Amérique centrale. La quatrième flotte de la marine nord-américaine, en sommeil depuis la deuxième guerre mondiale, a été réactivée en juillet 2008. Ces décisions ont suscité incompréhension et alimenté les critiques. Le Salvador a décidé de rapatrier les quelques centaines de soldats qu’il avait déployé en Irak à la demande des Etats-Unis.

Ce repli, ces contradictions et cet éloignement, ont été accentués par un discours souvent critique de la part du président Bush, à l’égard de l’Argentine, de la Bolivie et du Venezuela. Restant verbaux, sans affecter les relations économiques et commerciales, ces propos ont accentué la dérive de l’Amérique latine. L’Asie et la Russie ont engrangé un bonus diplomatique, commercial et parfois militaire incontestable. Les pays latino-américains présents sur le marché mondial des matières premières ont été sensibles aux approches d’Etats partageant ce vécu économique, producteurs de pétrole et de gaz, comme l’Iran, et la Russie. Ils ont été par ailleurs ouverts aux approches de ceux qui, comme la Chine et l’Inde, sont de gros acheteurs de produits minéraux et agricoles. Le sommet de l’APEC qui s’est tenu au Pérou, fin 2008, a réuni les responsables de tous ces pays. La Chine a présenté pour l’occasion son livre blanc pour l’Amérique latine. Le président russe a, en ce qui le concerne, saisi cette opportunité pour parrainer une gesticulation militaire spectaculaire, le retour de la flotte russe dans la Caraïbe (à Cuba et au Venezuela). Ce geste maritime prétendait répondre à la politique de l’OTAN sur ses frontières est et caucasiennes, perçue par Moscou comme offensive et invasive. En comparaison, l’Europe est parue très en retrait. Le sommet Europe-Amérique latine de Lima en mai n’a pas réuni autant de hauts responsables que celui du Forum du Pacifique tenu quelques mois plus tard dans la capitale du Pérou. La chancelière A. Merkel, très active à Lima et dans plusieurs pays de la région, a imposé une vision allemande des échanges commerciaux bilatéraux. Le président français a réduit son champ d’intérêt à la gestion médiatique de l’Amérique latine, à savoir l’affaire Betancourt et la signature d’accords militaires déjà négociés, opportunément annoncés à l’occasion d’un séjour familial au Brésil en fin d’année.

Pour autant, cette Amérique latine qui a pris ses distances avec les Etats-Unis, n’a pas été en mesure d’inventer objectifs communs et démarches solidaires. Les stratégies économiques et commerciales, les liens préférentiels, différents ont leur part dans les divergences. Les économies, liées aux Etats-Unis par l’intensité des échanges ou l’importance des populations migrantes, Mexique, Salvador, Guatemala, Honduras, République Dominicaine, ont été très affectées par le retournement de conjoncture aux Etats-Unis. Ils vendent moins. Les migrants reviennent. Et ceux qui restent envoient moins d’argent à leurs familles. La crise, par ailleurs, affecte aussi les pays très dépendants du marché international des matières premières et des aliments. Argentine, Chili, Equateur, Pérou, Venezuela ont subi un contre coup économique aux incidences politiques perceptibles. L’Equateur a suspendu le paiement de sa dette. La délinquance a fait un saut qualitatif au Mexique, au Salvador et au Guatemala. La guérilla du Sentier Lumineux fait à nouveau parler d’elle au Pérou. Un mouvement inconnu, l’armée populaire du Paraguay a fait une brutale apparition dans ce pays. Le niveau des violences reste élevé en Colombie, la baisse d’activité des guérillas étant « compensée » par les délinquances et les bavures des forces de l’ordre. L’agitation sociale a repris dans beaucoup de pays. L’Argentine a connu une bataille du monde agricole de plusieurs mois. Régions riches et pauvres de Bolivie ont été pendant plusieurs mois au bord de l’affrontement civil. Les tensions interétatiques alimentées par des rivalités économiques ont atteint un seuil inédit. Les voisins du Brésil, Bolivie, Equateur, Paraguay, exigent la renégociation d’accords bilatéraux jugés « inégaux ». Argentine et Uruguay, Chili et Pérou, Costa-Rica et Nicaragua, Colombie et Nicaragua ont saisi la CIJ à propos de leurs différents. La Colombie s’est attribuée un droit de suite en Equateur et a détruit, sans avoir préalablement informé Quito, une base des FARC installée chez son voisin. Les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs respectifs. Pendant quelques jours, une dynamique d’affrontements, nourrie par de vielles rancœurs, a opposé la Colombie à l’Equateur, soutenu par le Nicaragua et le Venezuela.

Pour surmonter les difficultés du moment, chacun choisit ses alliés extérieurs. La Colombie et le Mexique sont contraints de trouver un accommodement avec les Etats-Unis. La Colombie a engrangé en 2008, grâce à l’aide militaire de Washington, des succès spectaculaires contre la guérilla des FARC. Le Mexique a suspendu ses négociations commerciales avec la Chine. Chili et Pérou tentent d’équilibrer leurs dépendances, entre Asie et Etats-Unis. Cuba, en revanche, s’en remet avec une inquiétude croissante au bon vouloir du Venezuela en difficultés. Argentine, Bolivie ainsi que tous les pays dépendants de crédits vénézuéliens suivent avec inquiétude l’évolution des cours du pétrole. Le Brésil fait exception. Déjà en position centrale depuis 2005, il a conforté cette place en 2008. Il a moins souffert que ses voisins. Bénéficiant d’une économie diversifiée, d’un marché intérieur en capacité de croissance, le Brésil a gardé un rythme de développement soutenu. 2008 a été pour le Brésil l’année de la découverte d’importants gisements pétroliers. Ce pétrole, selon ses dirigeants, sera affecté au développement intérieur. Le Brésil n’entrera pas à l’OPEP comme le lui a demandé le Venezuela parce que son pétrole n’ira pas sur le marché international. Cette situation a permis au Brésil en mai 2008 de constituer avec succès une organisation de prévention des conflits sud-américains, l’UNASUR. Il a réuni chez lui en décembre 2008 l’ensemble de l’Amérique latine, et de ses institutions régionales, Groupe de Rio, Mercosul, UNASUR. Le Brésil a été sollicité et visité par l’Allemagne, la Chine, l’Espagne qui lui a demandé un soutien pour assister au G20, où elle n’était pas invitée, la France, la Russie. Il lui reste à faire admettre, accepter, par ses voisins une puissance qu’ils redoutent autant qu’ils la sollicitent.

 

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