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Analyse du jour

« La pudeur dans l’exhibition de l’horreur n’est pas une atteinte à la liberté d’information »

20 décembre 2011

Entretien avec Alain Chouet, ancien cadre de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE).(1)

Comment percevez-vous la façon dont la violence politique, le terrorisme en particulier, est médiatisée ? Dans votre livre publié en septembre dernier(2), vous parlez justement de l’importance de « ne pas se laisser sidérer » (p. 58) en matière de terrorisme comme dans toute autre forme de criminalité : qu’implique cette notion ?

On entre là dans un problème de déontologie et de méthodologie des médias. En particulier des médias français. Les opinions publiques sont légitimement émues par l’horreur des actes terroristes. Exploiter cette émotion en surenchérissant sur l’horreur par le texte et par l’image dans le seul but de faire grimper l’audimat et de "vendre du temps de cerveau disponible" pour les coupures ou les encarts de publicité est parfaitement irresponsable et fait le jeu du terrorisme.


Ce n’est pas attenter à la liberté de la presse et au "droit d’informer" que de demander aux médias une certaine pudeur dans l’exhibition de l’horreur. Montrer complaisamment des cadavres étripés et des flaques de sang n’ajoute rien à l’information et n’est pas spécifique de la violence terroriste. C’est une discipline qu’ils pourraient (devraient) s’imposer eux-mêmes.
Analyser froidement l’acte de violence politique, tenter d’en rechercher et analyser les causes, les responsables, le cheminement plutôt que le présenter comme une agression imprévisible et démente commise par des "fous de Dieu" devrait être l’objectif de tout journaliste un peu professionnel. Au lieu de quoi on laisse le soin de ce travail à des "experts" dont le choix m’a toujours laissé perplexe.
Il va de soi que, tant que nos médias occidentaux et en particulier français fonctionneront sur ce genre de pré-requis, il sera difficile d’aborder de façon sereine, pragmatique et "scientifique" des problèmes de transgression sociale (terrorisme, criminalité, etc.) qui - comme toutes les pathologies - demandent à être traités de façon clinique.

Question d’actualité : vous qui parcourez la Syrie depuis des années, que pensez-vous qu’il peut se passer dans les semaines à venir pour le régime de Bachar al-Assad ? Quelles pourraient être les alternatives si, comme certains le prédisent, celui-ci venait à abandonner le pouvoir ? Au regard à la fois de la situation géopolitique du pays(3) et de la crise interne qui ne fait que s’aggraver, une intervention armée étrangère est-elle envisageable comme ce fut le cas en Libye ?

Le régime syrien est incontestablement un régime dictatorial et autoritaire qui a émergé peu à peu après la Seconde guerre mondiale en s’appropriant le monopole de la violence légale de l’Etat pour assurer la survie d’une minorité (les Alaouites, branche ésotérique dissidente du chiisme) jusque là réduite pendant mille ans en quasi esclavage et vouée au génocide par une fatwa du fondateur des courants wahhabites et salafistes contemporains, Ibn Taymiyya.
Cette minorité est aujourd’hui perçue par les autres minorités du pays (chrétiens de toutes obédiences, chiites, druzes, ismaéliens) qui représentent ensemble à peu près 25% de la population syrienne, comme garante et protectrice de leur droit à l’existence même si le prix à payer est une restriction des libertés.
Les diverses révolutions du monde arabe, qui amènent toutes les islamistes au pouvoir avec l’appui, conscient ou non, calculé ou non, de l’Occident et d’une Turquie dominée par son parti islamiste, ont donné à la majorité sunnite du pays l’espoir d’un renversement de la situation qui redonnerait à cette majorité l’accès au pouvoir d’Etat et une situation de dominance.
Il existe parmi les contestataires du pouvoir syrien d’authentiques libéraux et de vrais démocrates. Pour autant, et comme en Tunisie, en Egypte, en Libye ou ailleurs, la contestation est largement dominée par les Frères Musulmans, soutenus de l’extérieur par diverses pétromonarchies et par le parti islamiste turc, qui s’expriment essentiellement dans leurs fiefs traditionnels du centre du pays (Hama, Homs) et sur les frontières avec des pays à dominante sunnite où les Frères sont actifs (Idlib, Jisr ash-Shoughour sur la frontière turque, Deraa sur la frontière jordanienne, Deir ez-Zor sur la frontière irakienne).
Les minorités menacées, au premier rang desquelles les Alaouites, réagissent à la mesure de leurs peurs, vigoureusement, violemment, et souvent sans discernement à cette expression de l’islamisme politique sunnite fondamentaliste.
A leur besoin d’être rassurées, le monde extérieur - en particulier l’Occident - ne répond que par l’anathème et le soutien aux opposants dominés par les islamistes. Il est clair que si cette situation perdure, c’est à une guerre civile longue et sanglante - sur le modèle de la guerre civile libanaise - qu’il faut s’attendre. Le régime de Bachar el-Assad est clairement fragilisé et ne tient plus qu’à un fil mais sa chute éventuelle ne s’analysera pas, comme ailleurs, en une remise en ordre plus ou moins satisfaisante. Soit cette chute débouchera sur un désordre civil majeur et extrêmement violent mettant aux prises les différentes communautés, soit il sera remplacé par la frange la plus dure de la communauté alaouite qui n’hésitera pas à déclencher une répression d’une férocité encore inconnue et totalement insensible aux pressions extérieures.

Dans votre livre, comme dans vos articles et interventions (notamment au Sénat en janvier 2010(4)), vous mettez particulièrement l’accent, au regard de la violence islamiste, sur la relation entre l’Association des Frères Musulmans, notamment sa branche violente, et le Royaume d’Arabie Saoudite. Qu’est-ce qui lie précisément la Confrérie, créée par Hassan al-Banna en Egypte en 1928, et la Dynastie Saoudienne ?

(En accord avec M. Chouet, les éléments de réponse à cette question sont extraits de son ouvrage)
« Les idéologues de la violence islamiste ne sont pas des « fous de Dieu ». Ils ont des objectifs précis, une stratégie et des tactiques. On les trouve essentiellement en Arabie Saoudite et dans la diaspora mondiale de l’association des Frères musulmans. (p. 63) […] [L’Arabie Saoudite et les Frères musulmans] sont les pires ennemis du monde mais qui n’ont d’autre choix que de se supporter, car leurs intérêts sont complémentaires et inextricablement liés par l’idéologie et l’argent. (p. 71) […] Les Frères musulmans sont aujourd’hui une vaste organisation bien structurée, répandue dans l’ensemble du monde arabe et même au-delà. Ils ne le doivent pas à une stratégie déterminée, mais à leur habileté à exploiter des concours de circonstances qui les favorisent. » (p. 75)
« Au-delà de sa dimension spécifiquement égyptienne, nationaliste et sociale, [Sayyid] Qutb a été, dans les années 1950 et 1960, le créateur de l’organisation secrète (Tanzim as-Sirri) de l’association [des Frères musulmans], qui va permettre à ses chefs de poser un pied dans la transgression tout en gardant l’autre dans la légalité. Cette démarche débouchera sur la constitution de l’organisation internationale (Tanzim ad-Douwwalli) et de la branche armée de la confrérie, qu’on désigne aujourd’hui sous le terme générique de Jamaâ Islamiyya (« les bandes islamiques », ou les « gangs islamiques »), qui se sont vraiment spécialisées dans la violence politique et dont la Qaïda de Ben Laden n’est que l’une des nombreuses expressions. » (p. 74)
« [Cette relation] naît de la rencontre de la volonté saoudienne de contrôler l’islam à l’échelle planétaire avec la capacité de mobilisation des Frères. L’une ne va pas sans l’autre. Les Saoudiens financent des écoles, des centres culturels, des clubs sportifs, des centres de formation, des imams et des mosquées dans tout le monde musulman et dans les communautés émigrées en Occident, mais ils ne disposent d’aucun moyen humain pour animer tout cela. Ce moyen va être fourni par les Frères musulmans, bien structurés, possédant des adeptes dans pratiquement l’ensemble du monde. […] Ils savent parfaitement exploiter les contradictions locales, les phénomènes de manque d’intégration, le « droit à la différence »… Ils savent jouer à merveille avec nos systèmes juridiques et nos principes de tolérance. Tout naît de cette réunion de l’argent saoudien, dont les Frères savent organiser les circuits de récupération, avec leur capacité mobilisatrice devenue mondiale. Là se trouve le creuset du mouvement violent qui se forme à l’échelle planétaire dans les années 1980. » (p. 76)
« […] Si les Frères peuvent volontiers recourir à la violence politique, les Saoudiens s’efforcent surtout de convaincre par la propagande. Il manque encore un ingrédient, qui viendra d’Occident – et, en particulier, des Etats-Unis. […] Les Etats-Unis, avec l’assistance financière de leur allié saoudien très intéressé à la manœuvre, favorisent donc partout où ils le peuvent, en Indonésie, en Asie du Sud-Est, au Pakistan, en Turquie ou au Moyen-Orient, l’émergence ou le maintien de régimes à forte coloration religieuse, voire carrément islamiste. » (p. 76-77)
(p. 68) : « […] à partir des années 1930, mais surtout à partir de 1945, la famille Saoud se retrouve à la tête d’un extraordinaire capital pétrolier. Encore plus exceptionnel : cette manne lui vaut, non à titre d’Etat mais à titre personnel et familial, la protection des Américains. En février 1945, de retour de la conférence de Yalta et trois mois avant son décès, le président américain Franklin D. Roosevelt (1882-1945) rencontre le vieil Ibn Saoud en Mer Rouge à bord du cuirassé Quincy. Les deux hommes concluent un pacte d’assistance non pas au pays, j’insiste, mais à la famille Saoud, en échange du monopole de l’exploitation du pétrole sur l’ensemble du territoire de l’Arabie Saoudite via la société Aramco (Arabian American Oil Company).
Connu comme le Quincy Agreement, cet accord a été signé pour soixante années. Lorsqu’il est arrivé à son terme en 2005, il a été renouvelé pour la même durée sous l’administration Bush, dont les liens avec l’industrie pétrolière sont de notoriété publique. Cette alliance est d’autant plus précieuse pour les Américains que, outre les intérêts financiers partagés, l’influence des Saoud dans le monde musulman constitue un excellent contre-feu aux dérives sociales, libérales, nationalistes, tiers-mondistes qui pourraient aboutir ici ou là à des contestations de l’hégémonie économique américaine. Théocratie familiale, l’Arabie Saoudite fait tout ce qu’elle peut en terre d’islam pour s’opposer aux initiatives démocratiques, aux systèmes politiques électifs ou représentatifs, au développement des droits de l’homme qui constitueraient autant de critiques implicites de son propre système. Et elle le fait avec la seule arme dont elle dispose : l’argent.
[…] Le premier relais de l’action saoudienne à l’étranger est la World Islamic League, fondée en 1960, et ses structures spécialisées que constituent le Conseil des Mosquées, l’International Islamic Relief Organization et l’Association mondiale de la jeunesse musulmane. […] Au total, la Ligue [Islamique mondiale] parraine, finance et contrôle plus de deux cents associations islamiques d’importance diverse dans le monde. Toutes propagent l’idée que la famille Saoud est nécessairement légitime du simple fait qu’elle pratique l’interprétation la plus rigoriste et la plus fondamentaliste qui soit du message coranique et que ceux qui contestent ce fait sont nécessairement des impies à neutraliser d’urgence. » (p. 69)

Question "subsidiaire" : à propos de l’Irak et de l’Afghanistan, la notion de "reconstruction" revient régulièrement dans les médias, en France notamment. Quel sens ce mot a-t-il pour vous dans les contextes respectifs de ces deux pays ?

D’abord, si l’Occident n’avait pas inutilement brisé dans ces deux pays tous les référentiels politiques, économiques et sociaux ainsi que pas mal d’infrastructures matérielles, il n’y aurait pas besoin de "reconstruction".
Ensuite, s’il n’a pas été possible en l’espace de huit ou dix ans de "reconstruire" alors que la "pacification" et la présence occidentale permettaient la mise en place de différents flux de reconstruction, c’est que les forces d’occupation se sont assez peu souciées de le faire, de les mettre en place ou de les protéger, se contentant de couvrir quelques opérations ponctuelles et "juteuses". On perçoit difficilement comment, après leur départ qui replongera certainement ces pays dans le désordre civil, l’anarchie, et les livrera à l’appétit des extrémistes et des chefs de guerre, il sera possible de "reconstruire" le tissu politique, économique et social de ces deux pays. Là encore, c’est à des remises en ordre sanglantes qu’il faut s’attendre avant qu’émergent - probablement par la voie des armes - des pouvoirs autoritaires qui définiront leur propre conception de la "reconstruction".


Entretien réalisé par Jérôme Diaz, Journaliste indépendant, étudiant au sein du Master 2 Recherche Sécurité Internationale et Défense de l’UMPF-Grenoble

(1) Article publié initialement dans AMEDIE’T, 1ère édition 2011-2012 du journal de l’Association du Master des Etudiants en Droit International et Européen (AMEDIE)
(2) « Au cœur des services spéciaux. La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers », Alain Chouet. Entretiens avec Jean Guisnel, La Découverte, 2011. Vivement conseillé.
(3) Pour s’en faire une idée, voir le documentaire « Syrie, parties d’échecs aux frontières » réalisé par Amal Hamelin des Essarts en 2008 ; voir aussi la revue Moyen-Orient (numéro 12, octobre-novembre 2011)
(4) Voir la vidéo

 

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