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Chine : les défis à venir

19 novembre 2012

A l’occasion de la parution de leur ouvrage La Chine en défi (éditions Erick Bonnier), Emmanuel Lincot, fondateur de la Chaire des Etudes Chinoises Contemporaines de l’Institut Catholique de Paris et Barthélémy Courmont, chercheur associé à l’IRIS, Professeur à Hallym University (Corée du Sud), tous deux également rédacteurs en chef de la revue Monde chinois, nouvelle Asie, font le point pour Affaires-Stratégiques sur les défis qui attendent la République Populaire de Chine suite au XVIIIe Congrès du Parti Communiste Chinois qui vient de se clôturer.


Le passage à la 5e génération de dirigeants et l’arrivée à la tête du pouvoir de Xi Jinping marquent-ils un tournant ou s’inscrivent-ils dans la continuité de l’œuvre du PCC jusqu’à aujourd’hui ?

Il s’agit d’une continuité, car la procédure des nominations reste fondamentalement opaque et inchangée. Aucune règle ne permet de définir d’une manière équitable le choix des candidats. Mais en raison du contexte actuel, on relève des évolutions, qui ne sont pas nécessairement positives. L’affaiblissement du Parti suite à la destitution de Bo Xilai augure ainsi une exacerbation des luttes au sein du pouvoir. Concrètement, les structures de ce pouvoir sont encore léninistes, elles requièrent l’unanimité des candidats en matière décisionnelle, si bien que le risque à présent est de voir un Président qui règnera sans gouverner. Cette perspective est dommageable car la Chine a besoin de décideurs, en particulier dans des domaines où son action est attendue comme la politique étrangère, mais aussi celui relevant de choix comme la politique économique. Il y a donc à la fois une continuité dans le fonctionnement des institutions et la possibilité d’un tournant dans la manière dont la Chine sera gouvernée. Pour la première fois, on s’interroge sur la capacité du Secrétaire général du Parti, qui sera en 2013 également président de la République Populaire de Chine, à asseoir son autorité.

Lors du XVIIIe Congrès du PCC, Hu Jintao a évoqué la corruption dans les milieux dirigeants, et l’affaire Bo Xilai a été très médiatisée en Occident. Quelle est la réalité de la corruption en Chine et son impact sur le développement du pays ?

La corruption est encouragée par un système dont la logique est étrangère à celle d’une séparation des pouvoirs. Elle gangrène tous les échelons de la société, elle fausse l’impartialité que l’on se doit d’attendre des juges, des journalistes, des hommes politiques. Bref, elle engendre une crise de confiance et une défiance des citoyens à l’encontre du pouvoir et de ses représentants. Si Hu Jintao a évoqué ce fléau, c’est qu’au-delà de cette prise de conscience, il souhaitait probablement se démarquer de son Premier Ministre Wen Jiabao dont la presse américaine a révélé, à la veille du XVIIIe Congrès, l’extraordinaire enrichissement de la famille. Si la corruption est une étape obligée du développement économique comme l’ont montré un certain nombre d’historiens spécialistes des révolutions industrielles européennes, elle n’est pas pour autant une fatalité. De plus, elle risque de créer une rupture entre les élites politiques et la population, sorte de rupture du "mandat céleste" comme à l’époque de la Chine impériale. L’enjeu pour la Chine est de créer à présent un cadre institutionnel adéquat qui garantisse à la société une protection juridique et un contrôle des activités entrepreneuriales et bancaires. Mais l’Etat-parti en est-il, dans sa forme actuelle, capable ? C’est là l’un des principaux défis de ce pays dans les prochaines années.

La Chine a fait un certain nombre de démonstrations militaires maritimes dans le cadre de son conflit avec le Japon sur la propriété des îles Diaoyu/Senkaku. Assiste-t-on à une militarisation de plus en plus poussée du pays ? Quels sont les objectifs de la Chine en termes militaires ?

La tentation d’une course aux armements dans la région est grande. L’Asie du Nord-Est – avec la question épineuse de la Corée du Nord à laquelle s’ajoute le problème des contentieux insulaires – est l’une des régions les plus instables du globe. Et si la montée en puissance militaire de la Chine est une réalité, il ne faut pas la voir comme une tendance isolée, mais qui s’inscrit dans une dynamique régionale. L’un des chantiers prioritaires des dirigeants chinois et japonais (mais aussi des autres pays de la région) serait d’entreprendre enfin un travail de mémoire sur le modèle franco-allemand, mais cela est difficile. Les poussées de fièvre nationalistes retarderont pour longtemps cette échéance. Et pourtant, en la matière, seuls les dirigeants peuvent faire évoluer les choses. Auront-ils l’étoffe d’un Adenauer ou d’un De Gaulle ? Nous ne le pensons pas, à moyen terme en tout cas. Pour l’heure, la Chine veut sanctuariser la mer dite de Chine et les couloirs d’accès qui y mènent en vue de sécuriser ses approvisionnements énergétiques. Force de projection navale de surface et sous-marins constituent pour la Chine les priorités qui visent à atteindre cet objectif stratégique. La montée en puissance de la Chine sur la scène internationale lui donne une confiance qui ne plaide pas en faveur d’une résolution diplomatique des différends frontaliers avec ses voisins. Il faut s’attendre à voir Pékin multiplier les provocations, afin de pousser ses interlocuteurs à céder. Dans sa relation avec le Japon, la Chine se voit en position de force, désormais devant économiquement, et bénéficiant d’une influence grandissante. Ce déséquilibre incite les dirigeants chinois à faire preuve de fermeté, et sur ce point la puissance militaire, navale surtout, est un outil.

Une résolution de la crise avec Taiwan est-elle possible ? La tendance est-elle plutôt à la réunification, à l’indépendance ou au maintien du statu quo ?

Le succès de l’ECFA (Economic Cooperation Framework Agreement, accord de commerce préférentiel entre la République Populaire de Chine et Taiwan, signé le 29 juin 2010) a démontré l’efficacité du rapprochement inter-détroit. Cependant, les dernières élections taïwanaises nous rappellent aussi que la majorité des insulaires tient au respect de sa singularité. Le président Ma Ying-jeou doit ainsi tenir compte d’une ligne rouge tracée dans le rapprochement avec Pékin. Si le partenariat économique est commercial est jugé indispensable, le rapprochement culturel inévitable et les échanges de personnes plus que bienvenus, la question de la souveraineté de Taiwan ne doit faire l’objet d’aucun compromis. Pékin a conscience de cette réalité, et préfère pour l’heure ne pas heurter la sensibilité de Taipei. Mais la question consiste à savoir comment cette tendance est susceptible d’évoluer sur le long terme. La diplomatie taïwanaise est très active et ne va sans doute pas dans le sens d’une réunification. Cette dernière semble même impossible dans l’état actuel des choses d’un point de vue politique. On imagine ainsi difficilement les Taiwanais renoncer à la démocratie pour une réunification qui ne se ferait pas à leur avantage, c’est même une perspective impossible. Le maintien du statu quo avec à brève échéance un traité de paix (qui exclurait donc une réunification par la force) semble dès lors plus probable mais, dans la durée, une cohabitation harmonieuse ne peut-elle pas naturellement déboucher sur une indépendance acceptée par Pékin ? Voilà une question que les stratèges taiwanais peuvent légitimement se poser, et qui serait une sorte de réponse à la fois à ceux qui ne veulent pas tourner le dos à la Chine, et à ceux qui rêvent d’une indépendance de Taiwan.

La Chine est régulièrement accusée de s’être développée au détriment de l’environnement. Le pays est-il prêt à se lancer dans une "révolution verte" ? Le développement durable est-il un enjeu important pour les nouveaux dirigeants chinois ?

La Chine est depuis 2007 le premier pollueur de la planète en émissions de CO2, mais elle n’est pas le seul mauvais élève. Pékin et Washington se renvoient même la balle sur cette question. Peu importe cependant qui est coupable et qui est le plus grand pollueur, seules les réponses comptent. Deux options sont posées pour la Chine : "buisness as usual" ou développement durable. Un très grand nombre d’indicateurs nous montrent que la Chine, de par les moyens investis, se prépare à cette révolution verte et privilégie donc la seconde option. D’une part, la sécurité sanitaire de la population chinoise est gravement menacée. Les autorités en sont parfaitement conscientes, et quand ce n’est pas le cas, des mouvements sociaux d’une ampleur de plus en plus grande sont là pour le leur rappeler. Nombre de projets éco-responsables ont ainsi été mis en œuvre. Les résultats tardent à être observables, tant la croissance chinoise prise dans son ensemble se traduit pour l’heure par des émissions de plus en plus grandes, mais c’est dans la durée qu’il faudra juger. D’autre part, l’économie verte est un marché d’avenir, et intéresse donc le principal acteur économique chinois : l’Etat. C’est dans ce domaine que la concurrence chinoise tend à devenir de plus en plus vive. Elle est liée à une politique volontariste dont les principes ont été énoncés à travers la doctrine dite du « Consensus de Pékin ». Elle représente pour l’Occident un véritable défi.

L’un des chapitres de votre livre est intitulé « La relation avec Washington : vers une nouvelle Guerre froide ? » Pensez-vous que nous allons vers un affrontement entre les modèles des deux pays ? Ou l’interdépendance est-elle trop forte pour qu’il y ait affrontement ?

L’interdépendance économique n’exclut en rien les risques de conflit, elle peut même contribuer à exacerber les tensions. Mais compte-tenu du rapport de force, est-elle probable ? La possibilité d’une nouvelle guerre froide semble plus réaliste. Cependant elle pourrait revêtir un tout autre visage, Pékin jouant la carte du développement économique, tandis que Washington, à la manière de Moscou, s’enliserait dans une course aux armements inutile et trop coûteuse, que la première puissance mondiale ne parviendrait plus à assurer. Le monde à l’envers, en quelque sorte. Les premiers signes de cette tendance ne manquent cependant pas : les dépenses de défense importantes, mais encore relativement faibles, de la Chine affolent les cercles stratégiques à Washington, et la conséquence en est un budget de défense des Etats-Unis qui reste excessivement élevé ; le dollar, qui semble de plus en plus entre les mains de Pékin, pourrait poser problème à Washington après avoir incarné sa puissance ; la balance commerciale est évidemment très largement à l’avantage de Pékin, ce qui déchaîne aux Etats-Unis des levées de boucliers contraires à l’esprit même des règles du commerce international que Washington a mises en place, avec quelles conséquences ? ; enfin, la capacité d’influence de la Chine (diplomatique, politique, culturelle…) de plus en plus grande, si elle éloigne les risques de confrontation militaire, renforce le poids de Pékin sur la scène internationale, au détriment de Washington. C’est à une sorte de « soft » guerre, en référence au « soft power », que nous assistons actuellement, et qui risque bien de marquer les relations entre les deux pays dans les prochaines décennies. Et c’est justement sur cet aspect que, contrairement à la stratégie de l’URSS, la Chine déploie tous ses efforts en vue d’apparaître aux yeux du monde comme une puissance aux multiples aspects, et non comme un régime s’appuyant uniquement sur sa force militaire. Face à cela, les Etats-Unis peinent à trouver une stratégie appropriée, et la conséquence est une forme de repli sur soi et de critiques incessantes de la montée en puissance chinoise.













 

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