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Analyse du jour

« La guerre économique est le vecteur de la puissance des Etats en temps de paix »

21 novembre 2012

Ali Laïdi, chercheur associé à l’IRIS et docteur en science politique de l’université Paris 2, revient pour Affaires-stratégiques sur la notion de guerre économique à l’occasion de la parution de son ouvrage « Aux sources de la guerre économique. Fondements historiques et philosophiques » (éd. Armand Colin, 2012). Si hier, la guerre économique était totalement ignorée, Ali Laïdi tend à montrer qu’elle n’est pas une idéologie mais le symptôme d’un nouveau malaise de la civilisation. Il répond aux questions de Pascal Boniface, directeur de l’IRIS.


On dit que la guerre économique est apparue récemment. Or, vous montrez dans votre livre que c’est au contraire un concept très ancien.

La guerre économique est aussi vieille que l’homme. Elle est même née avant lui. Les spécialistes estiment que le conflit entre deux groupes apparaît à partir des Primates humains et non-humains. Mais, c’est Charles Darwin et sa théorie sur la « lutte pour la vie » qui a montré que la compétition pour les ressources était au cœur de l’histoire humaine. La compétition et l’agressivité qui s’en dégagent, s’exercent lors de l’accaparation des ressources telles que la nourriture, les partenaires sexuels et bien sûr les territoires.
Dans l’Antiquité, l’ancien Testament nous conte deux exemples édifiants de guerre économique où le terme d’espionnage économique apparaît clairement. Dans le premier exemple, Joseph, conseiller du Pharaon accuse ses frères d’espionner l’Egypte parce que le pays échappe alors à la famine. Dans l’autre exemple, c’est Yahvé lui-même qui ordonne à Moïse d’envoyer douze hommes des tribus d’Israël en reconnaissance au pays de Canaan afin de préparer l’invasion. Voici comment, dans la Bible, Moïse leur présente leur mission : « Voyez ce qu’est le pays ; ce qu’est le peuple qui l’habite, fort ou faible, clairsemé ou nombreux ; ce qu’est le pays où ils habitent, bon ou mauvais ; ce que sont les villes où il habite, camps ou villes fortifiées ; ce qu’est le pays, fertile ou pauvre, boisé ou non. Ayez bon courage. Prenez les produits du pays. »(1) La mission d’espionnage dure quarante jours. Elle permet aux douze espions de ramener les produits d’un pays merveilleux aux ressources naturelles délicieuses où coulent le lait le plus pur et le miel le plus goûteux. Mais aussi, rapportent les douze espions, un pays gardé par des places fortes et des hommes de grandes tailles prêts à défendre leur territoire.
Dans mon livre, je cite également de nombreux exemples de guerre économique puisés dans l’Egypte des Pharaons, dans la puissance commerciale des Phéniciens, dans la Rome antique, dans le Moyen-âge français, dans les cités-Etats italiennes…
Bref, préhistoire, Antiquité, Moyen-âge, Renaissance…la guerre économique a toujours accompagné le développement des sociétés humaines. Pourtant, elle n’apparaît jamais en tant que telle dans la littérature de ces différentes époques…ni plus tard d’ailleurs. Il faut en effet attendre le vingtième siècle finissant pour que le concept fasse surface.

Quelle définition donnez-vous à la guerre économique ?

Pour ma part, je définis la guerre économique comme la stratégie et le comportement économiques agressifs, essentiellement en temps de paix, d’une entreprise, d’un Etat, d’une ONG ou de tout groupement humain pour atteindre un objectif : conquérir ou protéger des parts de marché. Il y a guerre économique lorsqu’un de ces acteurs use de moyens déloyaux ou illégaux pour atteindre son objectif. De l’industrie à la finance, la guerre économique n’épargne aucun secteur aujourd’hui…mondialisation oblige. Au niveau des Etats, la guerre économique est le vecteur de la puissance en temps de paix.

La France est-elle bien armée dans ce domaine ?

En France, les élites françaises restent encore très réfractaires à la notion d’hyper-affrontement économique pour ne pas employer le gros mot de guerre économique dont ni les médias ni les économistes, ni les politistes ne veulent adopter une approche sérieuse de ce phénomène. La littérature académique sur le sujet est quasi-inexistante. Les thèses universitaires sur la guerre économique se comptent sur les doigts d’une seule main. Pas un politologue sérieux, ni un économiste de renom ne s’est emparé de cette question. Chez nos penseurs, la guerre économique n’existe pas.
Pourquoi un tel déni ? Les raisons sont nombreuses : absence de passerelle entre la politique et l’économie ; refus de voir la dimension polémologique de l’économie ; croyance datée sur le doux commerce ; foi dans une mondialisation forcément heureuse ; emprise du libéralisme comme pensée unique… La guerre économique dérange le libéralisme car c’est un concept ambivalent, à la fois libéral et antilibéral. Libéral car il est profondément inscrit dans l’ADN du génome de la compétition libérale. Or, le libéralisme ne veut ni voir ni reconnaître les dérapages de la compétition. Seul compte le « laissez-faire » qui ne consiste pas seulement à laisser la liberté à chacun de commercer mais aussi à exclure les arbitres du Grand jeu économique mondial. Moins il y a de juges, plus nombreux sont ceux qui sont tentés par le franchissement de la ligne jaune. La guerre économique est antilibérale car elle fait de l’Etat un véritable acteur économique, contraint d’intervenir pour défendre ses intérêts commerciaux. Elle oblige les Etats à participer aux batailles économiques, officiellement pour réglementer les marchés et officieusement pour soutenir leurs champions nationaux. Si le marché a sa main invisible, celle de l’Etat est de plus en plus visible. La guerre économique prouve que les marchés ne sont pas si efficients que le prétendent certains.

(1) « L a Bible, La Bible de Jérusalem », Pocket, édition du Cerf, 1998, Les Nombres, 13, (page 207)



 

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