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La question du jour

Tunisie : quel avenir pour la démocratie ?

4 décembre 2012

Réponse de Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS


Les mouvements sociaux dégénérant en heurts se sont multipliés ces derniers mois en Tunisie, et dernièrement dans le Nord-Ouest du pays. Quelles en sont les raisons ?

Les raisons sont assez simples : la population, en particulier celle qui était déjà défavorisée sous l’ancien régime, est traversée par un sentiment de frustration sociale, dans la mesure où elle ne voit pas très bien l’apport de la révolution au niveau de leur condition individuelle. Il n y a pas eu d’amélioration de leurs conditions économiques et sociales après la chute de Ben Ali. Au contraire : premièrement, d’un point de vue macro-économique, la situation du pays s’est détériorée, et cette aggravation s’est répercutée sur le niveau de vie de la population. Par conséquent, les Tunisiens, en particulier ceux issus des classes sociales défavorisées du Centre et du Sud du pays, vivent très mal cette détérioration de leurs conditions économiques et sociales. Le chômage est de plus en plus important, il n’y a pas de perspective pour la jeunesse.

Le président Moncef Marzouki, exprimant sa « peur » de voir les violences contaminer tout le pays, a appelé à la formation d’un gouvernement restreint pour stabiliser la situation. Cette réponse vous semble-t-elle adaptée ? Plus globalement, le gouvernement à la tête de la Tunisie vous semble-t-il répondre aux aspirations des Tunisiens ?

La position du président Marzouki répond à un sentiment diffus et largement répandu dans la population, à savoir que le gouvernement en place s’avère inefficace pour répondre aux défis économiques et sécuritaires auxquels est confronté le pays. C’est par rapport à ce sentiment que le président Marzouki s’est positionné en proposant la constitution d’un gouvernement restreint avec une précision importante : le gouvernement restreint qu’il conçoit est de nature technocratique. C’est une manière d’affaiblir le parti au pouvoir. Mais, par ricochet, la coalition à laquelle lui-même appartient se retrouve visée, en considérant que finalement, aujourd’hui, les partis politiques ne sont pas à même de répondre et de relever les défis auxquels est confronté le pays. Le message envoyé est qu’il conviendrait de choisir des ministres en fonction de leurs compétences techniques.

Ennahda avait déclenché un large mouvement de contestation en août en proposant d’inscrire dans la nouvelle Constitution la "complémentarité" des sexes et non l’égalité, un projet abandonné après une vaste mobilisation de la société civile. Existe-t-il un recul des libertés individuelles en Tunisie ?

Cela dépend de la date et du curseur : il n’y a pas de recul par rapport à l’ancien régime de Ben Ali, dans la mesure où il y a un certain nombre d’acquis non-négligeables : en particulier au niveau de la liberté d’expression ou de la liberté de la presse, celle-ci veillant méticuleusement au respect de sa liberté nouvelle. Il existe de véritables acquis au niveau des libertés publiques et individuelles. Les médias s’affirment comme des contre-pouvoirs réels. Dans le même temps, Ennahda teste, d’une certaine manière, la société civile en lançant des propositions, non pas provocatrices mais simplement conservatrices, qui ont un écho dans une frange de la population mais qui nécessiteraient, pour être adoptées, une sorte de consensus national. Or, ce consensus est a priori difficile à trouver dans un pays finalement divisé sur la question de la place du religieux. Dans le même temps, il faut souligner le fait qu’il existe dans le droit applicable en Tunisie, tant en matière civile qu’en matière pénale, des dispositifs qui n’ont pas besoin d’évoluer pour mettre en œuvre cette conception conservatrice des mœurs. Dans l’affaire du viol de la jeune femme qui s’est retrouvée poursuivie par le parquet tunisien*, il n’y a pas eu d’application de nouvelles règles ou de nouvelles lois qui auraient été adoptées sous le gouvernement d’Ennahda. Il s’agissait d’une application zélée de règles juridiques déjà existantes, qui auraient été certainement appliquées sous Ben Ali. Au final, c’est moins une question de droit au sens formel que de rapport de force entre différentes parties de la société civile : d’un côté des libéraux a priori minoritaires, de l’autre une frange massive de la population attachée à une identité musulmane et à des valeurs conservatrices mais qui n’est pas pour autant prête à sombrer dans un quelconque ordre religieux, les fondamentalistes demeurant minoritaires.

*ndlr : Une jeune femme avait été poursuivie ainsi que son fiancé pour « atteinte à la pudeur », affaire classée sans suite, après avoir été violée par deux policiers. Ces derniers affirmaient avoir surpris le couple en train d’avoir des relations sexuelles dans une voiture. Deux agents ont violé ensuite leur victime à tour de rôle, tandis qu’un troisième policier conduisait le petit ami de la jeune femme jusqu’à un distributeur de billets pour lui extorquer de l’argent.

 

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