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La question du jour

Égypte : jusqu’où iront les mouvements de contestation ?

7 décembre 2012

Réponse de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, spécialiste du Proche et du Moyen-Orient.


En quoi les mesures adoptées par Mohamed Morsi ont-elles conduit à de nouveaux mouvements de contestation populaire ? La démocratie égyptienne est-elle vraiment en danger ?

Le 22 novembre, le président Morsi prend un décret élargissant considérablement ses pouvoirs puisque ce décret contient l’interdiction de tout recours en justice contre les décisions qu’il pourrait édicter ainsi que de tout recours à l’encontre des décisions adoptées par l’Assemblée constituante. En réalité, ce décret, bien qu’il soit présenté comme transitoire, lui donne de facto les pleins pouvoirs. Ensuite, 8 jours plus tard, le 30 novembre, l’Assemblée constituante, qui a considérablement accéléré le rythme de ses travaux – je rappelle que dans cette Assemblée constituante la gauche, les libéraux et les coptes ont démissionné, elle n’est donc plus composée que de Frères musulmans – rend ses travaux au président Morsi. Il y a 234 articles, dont une partie sont d’ailleurs les mêmes que dans la précédente Constitution, mais beaucoup ont été toutefois modifiés. Si en tant que telle, cette constituante n’est pas la voie ouverte à l’instauration de la charia, il demeure une grande ambiguïté dans les termes et cela pourrait donner lieu à des interprétations abusives. Si ces deux événements sont liés, pour n’en rester qu’à ces deux-là, nous pouvons effectivement être inquiets du nouveau cours du processus révolutionnaire en Egypte. Il y a un danger, qui n’est pas achevé, mais ce danger est réel pour la toute jeune démocratie égyptienne qui est en train de se chercher. Vigilance, interrogation et inquiétude constituent donc incontestablement les mots qui permettent de mieux illustrer les évolutions de la situation en Egypte depuis quelques jours.

Quelle peut être l’issue de ce nouveau face-à-face entre la population égyptienne et leur chef d’Etat ?

C’est extrêmement difficile à dire, notamment parce que les événements que nous vivons actuellement et surtout que les Egyptiens vivent sont l’expression d’une extrême volatilité de la situation politique. Depuis la chute de Moubarak, rien n’est véritablement stabilisé. La situation semblait s’être calmée depuis quelques semaines mais les deux décisions que nous avons évoquées précédemment ont immédiatement ranimé le mouvement de contestation avec la réoccupation symbolique de la Place Tahrir et surtout avec les événements extrêmement violents qui se sont déroulés depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, et qui ont entraîné plus de sept morts d’après les chiffres que nous possédons, et 300 blessés. Cette volatilité de la situation rend très difficile tout pronostic. Ce que nous constatons, c’est que par ces mesures très inquiétantes pour le cours démocratique de la vie égyptienne, le président Morsi s’est isolé. Il s’agit néanmoins d’un isolement relatif. D’une part, la plupart des groupes d’opposition de la gauche, d’anciens nassériens, des libéraux, etc., qui étaient extrêmement divisés jusqu’alors ont réussi à s’unifier – peut-être est-ce ponctuel mais c’est une réalité ces jours-ci ; deuxièmement, la grande majorité de la magistrature conteste les décisions du président Morsi ; troisièmement, la presse semble extrêmement mobilisée parce qu’elle conçoit que cette nouvelle constituante comme un danger pour l’avenir démocratique ; enfin, des conseillers proches du président Morsi, au nombre de quatre, ont démissionné ; tout cela indique que Mohamed Morsi a été trop loin et qu’il y a aujourd’hui une sorte de levée de bouclier contre lui. Ceci étant, je parle d’isolement relatif car nous ne devons pas négliger la force des Frères musulmans. Ils ont gagné les élections, même si à la dernière présidentielle le mouvement a récolté beaucoup moins de voix que lors des élections à la constituante, il ne faut donc pas non plus considérer que les Frères musulmans sont un bulldozer qui écrase tout sur son passage, la situation est beaucoup plus complexe que cela. En tout cas, le président n’a plus les coudées aussi franches qu’il l’aurait souhaité. La réaction d’une partie de la population égyptienne et l’unification de l’opposition indiquent que les jeux ne sont pas faits, ni dans un sens ni dans l’autre. Il faut attendre encore quelques jours que les choses se dénouent, du moins partiellement. Il convient également ici d’évoquer le rôle de l’Armée égyptienne. L’Armée, qui est une institution très importante en Egypte, a fait savoir qu’elle n’interviendrait pas. Elle s’est disposée devant le palais présidentiel, y a déployé ses chars, mais elle n’est pas intervenue contre la foule. Nous assistons donc à la mise en place d’une sorte d’équilibre entre le président Morsi et les Frères musulmans d’un côté, et l’Armée de l’autre, ce qui indique une fois de plus que cette dernière est toujours au centre de la vie politique égyptienne, contrairement à ce que beaucoup avaient dit.

Il existe également un différend entre Mohamed Morsi et le pouvoir judiciaire égyptien. Quelle influence l’institution judiciaire peut-elle avoir sur la situation actuelle ?

L’institution judiciaire, une fois de plus, marque son indépendance, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour la démocratie égyptienne, même si elle se débat au sein de mille difficultés. Cette tradition d’indépendance de l’appareil judiciaire s’était même exprimée à l’époque de Moubarak. Ces juges courageux sont l’honneur de l’Egypte aujourd’hui car ils refusent les diktats d’où qu’ils viennent, ceux de Moubarak par le passé, ceux de Morsi aujourd’hui. Ceci étant, il faut bien comprendre que l’institution judiciaire en tant que telle ne pourra pas faire évoluer la situation ou tout du moins la faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Aujourd’hui, son refus d’obtempérer aux ordres anticonstitutionnels de Morsi s’inscrit dans un mouvement de contestation beaucoup plus global. Il s’agit donc d’une pierre à l’édifice de la contestation, qui est indéniablement importante, indispensable même, mais ne croyons pas que cette institution judiciaire pourra à elle toute seule faire plier Morsi. En s’inscrivant dans un mouvement général, elle y contribue néanmoins largement.

 

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