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Analyse du jour

Menace balistique nord-coréenne et parades antimissiles au Japon et en Corée du Sud

12 décembre 2012

par Edouard Pflimlin, chercheur associé à l’IRIS, et Yann Rozec, étudiant à IRIS SUP’

La Corée du Nord a procédé, mercredi 12 décembre, avec succès, à son deuxième tir de missile balistique de l’année, une fusée Unha-3, ou un Taepodong-2 selon les experts, d’une portée de 6 000 à 9 000 kilomètres. Il s’agit d’une première pour la Corée du Nord qui prétend posséder des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) capables d’atteindre le continent américain mais dont les trois précédents essais s’étaient soldés par des échecs. Les Etats-Unis ont déploré un acte « hautement provocateur ». La Corée du Sud et le Japon ont réagi en dénonçant une « provocation » et un « acte intolérable » violant les résolutions 1718 et 1874 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptées en 2006 et 2009, qui interdisent à Pyongyang toute activité nucléaire ou balistique. La Chine, pourtant allié de la Corée du Nord, a estimé que Pyongyang « devrait se plier aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU » lui interdisant « tout lancement utilisant une technologie de missile balistique ». La date de ce nouveau lancement a coïncidé avec la tenue de l’élection présidentielle en Corée du Sud, fixée au 19 décembre. Elle correspond aussi avec celle des élections législatives anticipées au Japon, le 16 décembre. Le 17 décembre marquera en outre le premier anniversaire de la mort du dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, auquel son fils, Kim Jong-un, a succédé.


Si les deux pays, ainsi que leurs alliés, ont réagi fermement sur le plan diplomatique, ils savent aussi que le régime de Pyongyang n’hésite pas à se mettre à dos la communauté internationale et que les protestations ont peu d’effets sur un régime tyrannique et très fermé. Aussi ont-ils ordonné à leurs forces militaires de se préparer face à cette menace. Pour cela, ils ont activé leurs systèmes de défense antimissiles (ABM). Le ministre de la Défense japonais, Satoshi Morimoto, a ordonné vendredi 7 décembre aux Forces d’auto-défense (l’armée japonaise) de l’Archipel de se tenir prêtes à détruire la fusée si elle menaçait le territoire nippon. Le Japon a préparé des missiles sol-air Patriot PAC-3 sur l’île d’Okinawa (sud) et a déployé trois destroyers équipés du système de radar américain Aegis et de missiles d’interception SM-3. La Corée du Sud a, elle, décidé d’accélérer le déploiement de radars de détection de missiles balistiques de type « Green Pine » achetés à Israël qui peuvent détecter des missiles jusqu’à 500 km de distance(1). Séoul déploie aussi deux navires de guerre Aegis équipés du radar SPY-1 qui peuvent détecter des cibles jusqu’à 1 000 km. Enfin, la Corée du Sud prévoit de déployer des systèmes PAC -2 pour intercepter le missile au cas où il changerait de trajectoire et survolerait son territoire.
Le Japon, qui avait donc pris des dispositions pour détruire le lanceur ou ses débris s’ils menaçaient son territoire, a précisé que le lanceur était passé au-dessus de l’île nippone d’Okinawa douze minutes après son décollage.

Collaboration étroite américano-nippone

Les Etats-Unis, grand allié du Japon et de la Corée du Sud, ont déployé deux destroyers Aegis, l’USS Benfold et l’USS Fitzgerald, équipés de capacités antimissiles balistiques pour « surveiller étroitement » le lancement, a affirmé jeudi le commandant des forces américaines en Asie-Pacifique, l’amiral Samuel Locklear.

Les systèmes existants sont mis au point depuis plusieurs années, le Japon étant plus en avance que la Corée du Sud. Le programme de bouclier antimissile japonais s’est développé en étroite collaboration avec les Etats-Unis. Si cette coopération a commencé dans les années 1980 dans le cadre de l’initiative de défense stratégique (IDS ou « Guerre des étoiles »), c’est l’accroissement de la menace balistique nord-coréenne(2) et dans une moindre mesure chinoise qui a conduit à partir de 2004 à un important programme (1 milliard de dollars investis en moyenne chaque année). Il a abouti à la configuration suivante. Le Japon a mis en place sa défense antimissile(3) à deux niveaux. Quatre destroyers Aegis de la classe Kongo, auxquels s’ajoutent deux plus récents de la classe Atago, sont équipés de missiles SM-3 (Standard Missile-3) qui ont une capacité d’interception à haute altitude. La portée des missiles est de 1000 km et ils visent à intercepter des missiles à courte et moyenne portée. Mais pas des missiles intercontinentaux (portée supérieure à 5 500 km) que ne possède pas encore la Corée du Nord. A cela s’adjoint une défense terrestre avec 16 systèmes de missiles PAC-3 (« Patriot Advance Capability-3 ») qui opèrent l’interception de missiles ennemis en phase terminale, c’est-à-dire lors de leur courte et rapide rentrée dans l’atmosphère. L’ensemble est coordonné par un système de commandement et de contrôle et par un réseau de 4 radars FPS-5 et 7 radars modernisés FPS-3 «  et des moyens embarqués sur les destroyers Aegis (SPY-1D). La capacité d’alerte est d’autant plus essentielle pour le système de défense antimissile japonais que les temps de vol entre les zones de tir nord-coréennes et le territoire japonais sont de l’ordre de 10 minutes », souligne une étude(4) de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS). L’utilisation de sites de tir à proximité de la frontière entre la Corée du Nord et la Chine permettrait à l’armée populaire de libération (APL) d’atteindre l’ensemble de l’Archipel en moins de 15 minutes. Malgré ces temps de réaction très courts, la FRS estime que le système est efficace.

Destroyers Aegis et systèmes PAC

La République de Corée a, elle, conduit progressivement un effort de modernisation de ses moyens de défense aérienne qui vise, entre autres capacités, à disposer d’une capacité anti-balistique couche basse autonome : la Korea’s Air and Missile Defense (KAMD). L’effort a débuté au milieu des années 1990 afin de remplacer à l’horizon 2010 les systèmes de missiles Nike. La capacité antimissile disponible aujourd’hui comprend des moyens d’alerte, un système de commandement et de contrôle et des intercepteurs adaptés à une menace constituée de missiles de courte et de moyenne portées. Il s’agit essentiellement de 8 batteries de 48 lanceurs PAC-2. Par ailleurs, la Corée du Sud possède des destroyers Aegis. Dérivés des Arleigh Burke américains, ces navires sont capables de suivre 1 000 pistes et d’engager simultanément une vingtaine de cibles(5).

Compte tenu des temps de réaction à des tirs de missiles nord-coréens, de l’ordre de quelques minutes, la Corée du Sud devrait compter avec les moyens américains en matière de défense antimissiles. La FRS souligne que : « Si l’ensemble des moyens était utilisé : engager une demi-douzaine de salves de SCUD-B et SCUD-C, ce qui permettrait d’accroître la protection des agglomérations et bases militaires de façon significative pendant 2-3 jours (en supposant deux salves par jour). En revanche, utilisées seules, les capacités sud-coréennes permettraient au mieux de protéger les zones concernées contre une première salve. » Dans le scénario d’un conflit total, l’architecture antimissile commune jouerait donc un rôle indéniable pour réduire l’intérêt et l’efficacité de l’arsenal balistique nord-coréen.

Quelles sont les perspectives pour ces systèmes ABM ?

Face à la menace balistique que la Corée du Nord fait peser sur le Japon et la Corée du Sud, les deux pays ont adopté deux attitudes assez différentes en matière de défense antimissile balistique. Le Japon, contraint par sa Constitution de se limiter aux armes défensives, développe fortement son système de défense Antimissile balistique et coopère avec les Etats-Unis pour le développement du SM3. Le missile RIM 161 Standard Missile 3 (ou SM3), produit par le missilier américain Raytheon est une évolution du SM2 dont il reprend les 2 premiers étages. Composé de trois étages mais non équipé d’une ogive, il utilise l’énergie cinétique acquise durant le vol pour détruire le missile balistique visé par percussion. Plusieurs versions de ce missile existent ou sont en cours de développement. Actuellement, la version SM3 block IA a été livrée à 135 exemplaires déployés(6). Les deux pays développent conjointement le SM3 Block IIA(7) avec le missilier Raytheon dans le cadre d’un contrat de 925 millions de dollars. Missile correspondant à la « phase 3 » du bouclier de défense antimissile de l’OTAN, le Block IIA dispose de capacités d’interception améliorées permettant de détruire les missiles balistiques à portée courte, moyenne et intermédiaire(8) et devrait être opérationnel en 2018. Une version améliorée du système Aegis, désignée sous le nom d’Aegis BMD 5.1 et permettant d’intégrer le missile au système de combat, est en cours de développement. Outre l’aspect technologique, le SM3 Block IIA représente pour le Japon un autre bond en avant avec la possibilité de plus en plus admise d’exporter le missile vers des tiers, ce qui est actuellement interdit par la Constitution(9). L’efficacité du système repose sur le positionnement et la disposition des navires emportant ces missiles.

Drone d’observation

Cependant, les systèmes de surveillance actuels ne permettent pas une détection totale, avec une zone non couverte au niveau de la basse altitude. Ainsi, ni le radar américain d’alerte avancé en bande X implanté sur la base de Shariki, dans le nord de l’île principale du Japon, Honshu, ni les destroyers Aegis de type Kongo, n’ont pu détecter la précédente tentative de tir de fusée nord-coréenne le 13 avril 2012. Cette incapacité s’explique en raison de l’échec du lancement et de l’explosion après une minute de vol et un parcours de 120 km seulement, de la fusée qui n’a pas atteint une altitude suffisante. Les Américain qui disposent déjà de satellites, vont déployer un second radar à bande X dans le sud du Japon, tandis qu’un troisième pourrait être installé en Asie du Sud Est, peut être aux Philippines(10), ce qui permettra une alerte avancée et de meilleures capacités de détection. Par des accords de partage d’informations, le Japon peut bénéficier de ces moyens, mais le gouvernement japonais souhaite être autonome dans ce domaine.

Dans ce but, le ministère de la Défense japonais a lancé le 5 novembre un programme pour le développement d’un drone de détection des missiles balistiques. Plutôt qu’un satellite d’observation, le choix du drone s’explique par sa capacité à détecter, dès le lancement, un missile balistique, ce qu’un satellite peut difficilement faire. Cette détection précoce facilite l’interception puisque le missile est plus lent que lors de la phase finale de rentrée. Autre avantage particulièrement important, l’interception peut alors avoir lieu au-dessus du territoire ennemi et non au-dessus du territoire protégé. Volant à une altitude de 13 500 m, avec une autonomie de 22 heures, il devra être capable de détecter, même à basse altitude, les lancements de missiles balistiques, et permettrait peut-être de repérer également les missiles de croisière, capacité pour le moment absente de la défense japonaise(11). En outre, il pourrait être doté de missiles AIM-120 Amraam modifiés en arme antimissile, lui conférant la capacité d’agir comme une plateforme d’interception air-air. Le projet sera doté de 3 milliards de Yen (environ 290 millions d’euros) avec un développement sur 4 ans pour une entrée en service à l’horizon 2020(12). Le Japon opte pour une posture purement défensive basée sur une coopération étroite avec les Etats-Unis, incluant le développement commun de missiles antimissile, et de moyens de détection et d’alerte avancée afin de garantir l’intégrité de son territoire.

Double approche

A l’inverse, la Corée du Sud adopte une approche double basée d’une part sur une défense antimissile balistique crédible, aux moyens importants mais restant hors du système américain, et d’autre part sur un accroissement de la portée de ses missiles balistiques, ce qui permet d’obtenir une capacité de dissuasion conventionnelle forte et à même de faire réfléchir la Corée du Nord. Le refus d’intégrer le système américain a été justifié par l’intérêt sud-coréen de se concentrer sur les missiles ayant une portée comprise entre 500 et 1000 km, la faible distance séparant les deux Corées rendant irréalisables les interceptions exo-atmosphériques. Séoul évite ainsi de froisser son puissant voisin chinois qui voit d’un mauvais œil le bouclier américain se développer tout autour d’elle.

S’agissant de la défense antimissile, un système complet pourrait être en place d’ici 2015. L’objectif serait d’intercepter les missiles à moyenne portée Scud ou Rodong avec moins de 1 000 à 1 300 kilomètres de portée. L’interception se ferait avec des PAC-3 et des PAC-2 améliorés à des altitudes comprises entre 10 et 30 kilomètres. Les experts s’interrogent sur la capacité de la Corée du Sud, elle-même, à intercepter ces missiles nord-coréens.

S’agissant de ses propres missiles balistiques, depuis 2001, la Corée du Sud avait accepté de limiter leur portée en deçà de 300 km. Cependant, face aux provocations multiples de la Corée du Nord, Séoul a renégocié avec Washington ce pacte et est parvenu, le 7 octobre 2012, à un accord accroissant la portée à 800 km avec une charge de 500kg, ce qui lui permet de frapper l’ensemble du territoire nord-coréen. Le conseiller sud-coréen à la Sécurité nationale, Chun Yung-woo a précisé qu’il s’agissait, par cet accord, de « freiner les provocations militaires » de Pyongyang et « d’assurer une réponse plus complète à des menaces liées aux missiles du Nord  »(13). Cette possibilité de frappe étendue offre à Séoul une capacité de dissuasion conventionnelle qui s’ajoute au parapluie nucléaire américain. Par ailleurs, en avril, la Corée du Sud a confirmé avoir déployé un nouveau missile de croisière moins rapide et plus facile à intercepter qu’un missile balistique, le Hyunmoo-3, ayant un rayon d’action de 1 500 km(14). La Corée du Sud semble ainsi durcir sa position face la Corée du Nord afin de la contraindre à la négociation et à l’arrêt de son programme nucléaire.

Le résultat des élections au Japon et en Corée du Sud, marquées par la diffusion des idées nationalistes, pourrait conduire à un renforcement de ces systèmes d’armes et plus généralement de la course aux armements(15), accroissant les risques d’instabilité dans une région déjà fragile...

(1) « S. Korea to deploy newly introduced radar ahead of NK rocket launch « , The Korean Times, , le 5 décembre 2012,
(2) Le programme balistique nord-coréen : quelles menaces ?, Edouard Pflimlin, Le Monde.fr, 6 avril 2012
(3) Une présentation de la défense antimissiles japonaise
(4) « Défense antimissile au Japon, en Corée du Sud et en Inde », Valérie Niquet, Bruno Gruselle, Recherches et documents, n° 01/2011, Fondation pour la Recherhe Stratégique
(5) "Lancement du troisième destroyer Aegis sud-coréen", Mer et Marine, 31 mars 2011
(6) Defenseworld, Raytheon to supply SM 3 bloc IA IB missiles to US
(7) Valérie Niquet, "Défense antimissile au Japon, en Corée du Sud et en Inde », Valérie Niquet, Bruno Gruselle, Recherches et documents, n° 01/2011, Fondation pour la Recherhe Stratégique, p.20
(8) Naval Technology, Raytheon to supply SM3 Block IIA to US Missile Defense Agency
(9) Defensenews, Japan considers export of SM3 Block IIA missiles
(10) http://www.defenseindustrydaily.com...
(11) The diplomat, the ultimate missile défense drone, 5/12/12
(12) http://thediplomat.com/flashpoints-...
(13) http://www.opex360.com/2012/11/29/l...
(14) Edward Wong, The New York Times, US agrees to let South Korea extend range of balistic missiles
(15) L’Asie du Nord-Est face au danger d’une militarisation renforcée, Aymeric Janier, 22 octobre 2012

 

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