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La question du jour

Discours à la nation de Vladimir Poutine : quelles inflexions ?

13 décembre 2012

Réponse de Philippe Migault, chercheur à l’IRIS


Que vous a inspiré le discours à la nation de Vladimir Poutine ?

La première chose qui me semble évidente en ce qui concerne le discours de Vladimir Poutine, est que cela fait des mois que l’on glosait sur l’état de santé du président russe : il était censé être très mal en point, une rumeur a même circulé comme quoi il aurait eu un léger accident vasculaire-cérébral… Or il est réapparu en public, mince, apparemment en forme, pas du tout sur le départ, ni sur le déclin. Il faut que les kremlinologues cessent d’interpréter le moindre signe comme lorsqu’ils comptaient les toques de castor des membres de Politburo au sommet du mausolée de Lénine. D’une part, parce que l’URSS est morte et que Poutine n’est pas Brejnev ou Andropov. D’autre part, parce qu’il faut rester humble et admettre que l’on n’est pas capable de saisir plus de quelques bribes de ce qui se joue réellement derrière les murs du Kremlin ou derrière ceux de la datcha présidentielle de Novo-Ogarevo. Poutine est de retour, apparemment il va très bien et il est temps de cesser les rumeurs alarmistes, lesquelles à mon avis ne sont pas innocentes.
La deuxième chose qui me semble importante est le ton du discours. C’est un ton apaisé et apaisant par rapport aux récentes rodomontades menaçantes d’Hillary Clinton : oui, la Russie réinvestit son étranger proche ; oui elle le fera malgré l’opposition américaine. Et oui elle le fera d’autant plus sereinement, sans heurts, que les Etats-Unis n’ont plus les moyens de s’opposer à ce processus. D’ailleurs, il ne s’agit pas de rétablir l’URSS, Poutine l’a réaffirmé à plusieurs reprises. Simplement, la Russie, avec un certain nombre d’Etats voisins, espère choisir une voie spécifique du développement démocratique et économique. Nous ne sommes pas du tout dans un retour de l’Union soviétique.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que Vladimir Poutine a finalement assez peu parlé de géopolitique. Sur ce point, au demeurant, il a beaucoup plus mis l’accent sur le soft power, la volonté de la Russie de convaincre ses voisins de la rejoindre dans un ensemble parce qu’elle est attractive. On n’est pas du tout dans une stratégie de reconquête brutale par la pression.
Au final, le vrai point fort du discours est son volet social.

C’est-à-dire ?

Poutine s’est d’abord réjoui du redressement démographique russe, qu’il espère voir se prolonger dans les années à venir en prônant notamment ce modèle de la famille avec trois enfants. Ce sera compliqué parce qu’on va avoir un certain nombre de classes creuses qui vont arriver à l’âge de procréer, mais en 2011 et 2012, on est quasiment à un équilibre entre les morts et les naissances, soit une population russe qui grosso-modo a cessé de décroître. Par ailleurs, ce qui est intéressant, est l’accent qui a été mis sur la notion de morale. Je crois que le message d’insatisfaction d’une part de la société russe, fût-elle minoritaire, a été entendu. Depuis quelques mois maintenant, la Russie esquisse une opération mains propres contre la corruption, comme il y avait eu une opération « Mani pulite » en Italie. Il y a eu le départ de ministres et hommes politiques emblématiques, une volonté de contrôler les dépenses de fonctionnaires et de révoquer ceux qui dépensent plus qu’ils ne gagnent. Il semble qu’une véritable offensive soit engagée contre l’immoralité en matière économique et financière. C’est dans ce sens qu’il faut prendre les déclarations de Poutine appelant à mettre fin à la fuite des capitaux des grandes entreprises russes, à l’ « offshorisation » de celles-ci. De même que chez nous en France on trouve inadmissible que certains grands groupes du CAC40 aillent se faire domicilier aux Pays-Bas ou au Luxembourg, il semble relativement insupportable pour Vladimir Poutine que des entreprises russes de premier plan aillent se faire domicilier dans les îles anglo-normandes. C’est quelque chose qui là aussi joue en faveur d’un redressement moral. Une mutation qui se traduit aussi par un discours dénonçant le creusement des inégalités au sein de la société russe.

Que peut-on dire par ailleurs, sur ce discours de Vladimir Poutine ?

Il est revenu sur la question de la démocratie. Sur ce thème, il a eu des mots assez importants qui seront bien entendu mal interprétés en Occident. Quand Vladimir Poutine dit que la démocratie est le seul choix qui vaille pour la Russie, j’entends déjà tous les supporters des Pussy Riot rire ou s’indigner... Mais il est bien évident que dans la conception qu’a le Kremlin il s’agit de changer, de guider vers la démocratie une société russe qui, il y a de ça vingt ans encore, était communiste. Simplement, il ne s’agit pas de le faire sous la pression d’une partie de la société civile mais de conduire la réforme par le haut, du Kremlin vers le peuple, sans s’embarrasser de l’intermédiaire de corps constitués. C’est une logique qu’on pourrait qualifier de « Bonapartiste » si on veut essayer de la saisir avec notre mentalité française. Pour paraphraser Pompidou je dirais qu’en Russie c’est «  la réforme oui, la chienlit non »...
Pour conclure je dirais que cette dénonciation des inégalités, cet appel à la morale, ce rappel au fait que la démocratie est le seul choix possible, que nous sommes sortis maintenant de l’ère post-soviétique et que nous allons vers une nouvelle Russie, corrobore mon impression que Vladimir Poutine veut réussir la transition dans les un ou deux mandats qui lui restent à faire.
Ce terme de transition n’est pas neutre dans l’histoire de la Russie. Il a fait l’objet d’un ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse, « Nicolas II, la transition interrompue  », ouvrage qui démontre que la première guerre mondiale est arrivée alors que les réformes de Witte puis de Stolypine étaient, lentement mais sûrement, en train de transformer la Russie archaïque en une société moderne, allant vers un modèle européen. Cette transition de la société russe, de l’économie russe vers un modèle proche du nôtre, je crois que Poutine veut la réussir. Il sait que malgré les années qui lui restent au pouvoir, il est plutôt sur la fin de sa carrière politique et qu’il doit penser à la trace qu’il laissera dans l’histoire. Et je pense que son obsession est de rester comme celui qui aura réussi à mener à bien la transition en Russie. Avec ses méthodes, certes, qui ne sont pas les nôtres. Mais il n’y aura pas de succès sans stabilité. Et lui seul - les rumeurs alarmistes qui couraient sur les marchés financiers à propos de sa maladie en attestent- est en mesure aujourd’hui d’assurer cette stabilité.

 

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