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Référendum en Egypte : l’heure des choix

19 décembre 2012

Réponse de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS


Comment peut-on qualifier la présidence Morsi tant en termes de politique internationale qu’intérieure ?

Il est encore trop tôt pour pouvoir qualifier une présidence qui a débuté il y a environ six mois, puisque le président Morsi a remporté les élections présidentielles de juin 2012. Toutefois, quelques lignes de « force » peuvent être dégagées.

Sur le plan international, le président Morsi a tenté de ramener l’Egypte dans le jeu régional. Dans les dernières années de l’ère Moubarak, l’Egypte avait en effet totalement disparu, tant en termes de capacité d’initiative, qu’en termes de capacité à jouer un rôle de médiateur ou de facilitateur dans la résolution des conflits régionaux - et ils sont nombreux. Deux exemples. Au mois d’août dernier, le président Morsi a accepté de participer à la conférence des Non-alignés qui se tenait à Téhéran. C’est la première fois depuis plusieurs dizaines d’années qu’un président égyptien se rendait à Téhéran, autre grande capitale du Moyen-Orient. Or, lors de cette conférence des Non-alignés, outre le fait qu’il s’y rende, il n’a pas hésité pas à développer une ligne politique très affirmée en condamnant fortement les exactions du régime de Bachar al-Assad. Cela au grand dam de l’organisateur iranien, dont nous savons qu’il est un des soutiens affirmé du président Bachar al-Assad et du régime syrien. On peut ainsi y voir une traduction visible de la volonté du président Morsi de s’impliquer dans la résolution des défis régionaux, en l’occurrence le douloureux dossier syrien, et d’y affirmer les positions égyptiennes.
Plus importante encore, la récente agression israélienne contre la bande de Gaza, entre le 14 et le 21 novembre derniers, est un autre exemple du rôle que souhaite désormais jouer l’Egypte. Dès le premier jour de cette agression israélienne, le président Morsi lui-même et son Premier ministre ont montré leur volonté de tenter de trouver des solutions pour arrêter les bombardements touchant des centaines de civils de la bande de Gaza. Incontestablement, et c’est un constat partagé, la médiation et les efforts diplomatiques réalisés par Morsi ont contribué à faire cesser ces bombardements et à imposer un cessez-le-feu.
Au travers de ces deux exemples - et on pourrait en donner d’autres -, on voit que le président Morsi a réussi à réinsérer l’Egypte dans le jeu régional. C’est donc un point positif à porter à son crédit.

Au niveau de la politique intérieure, c’est évidemment beaucoup plus compliqué à décrypter. Pour une raison très simple : il existe une volatilité extrême de la situation politique en Egypte. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas eu de révolution mais qu’il y a un processus révolutionnaire en cours. Un processus qui, par définition, connaît des avancées rapides, des périodes d’arrêt, voire de recul, des périodes d’affrontements ou encore d’élections, qui s’entrelacent, rendant la situation très complexe. Ce que l’on peut dire, c’est que le président Morsi a comme volonté la stabilisation de l’Egypte et la tentative de répondre aux défis fondamentaux, notamment économiques et sociaux qui se posent au pays, mais peut-être le fait-il de façon peu efficace.
Il y a évidemment des tentations autoritaires de la part de Mohamed Morsi, illustrées par le fameux décret qu’il a promu le 22 novembre dernier lui conférant quasiment les pleins pouvoirs et qui a été l’étincelle qui a remis le feu aux poudres. Mais je ne crois pas que le projet du président Morsi soit d’instaurer une dictature islamiste. La situation est beaucoup plus complexe, puisque les défis sont nombreux : stabilisation du pays, relever les défis économiques et sociaux, tout celaa dans un cadre très contraint d’agitation politique incessante. Par ailleurs, il se présente lui-même comme un partisan du libéralisme économique, ce qui est loin de faire l’unanimité, notamment des classes les plus défavorisées.

Dans quel contexte se tient le référendum sur la Constitution ? Si le oui l’emporte, peut-on, à l’instar de l’opposition, craindre des dérives autoritaires ou autocratiques ?

L’instabilité est profonde comme nous venons de l’indiquer et il existe actuellement un vide constitutionnel en Egypte. Rappelons qu’entre les deux tours de l’élection présidentielle, la Haute-cour de justice a décidé de dissoudre le Parlement. Par conséquent, le président Morsi a exercé ses fonctions depuis le mois de juin dernier, sans parlement et sans constitution.
C’est dans ce cadre que Morsi, craignant une réactivation massive du mouvement de contestation, a décidé d’accélérer le rythme de la rédaction de la constitution. Celle-ci devait être initialement finalisée fin janvier ou début février 2013, mais c’est le 24 novembre que lui a été soumis ce projet constitutionnel, composé de 234 articles, puis quasi immédiatement soumis à référendum. Il était prévu que ce référendum se déroule sur une seule journée mais, au vu de l’opposition des juges qui sont en charge de surveiller la bonne tenue des processus électoraux et leur défection, le président Morsi a été obligé d’organiser ce référendum en deux étapes.
Il est bien sur trop tôt pour en connaître le résultat, puisque la deuxième partie de ce référendum aura lieu samedi prochain [22 décembre]. Mais, sans prendre trop de risque, on peut considérer qu’il y aura une confortable majorité de « oui », d’acceptation et de validation du texte constitutionnel.
Cela induira-t-il des tendances autocratiques ? Pas obligatoirement. Il s’agit avant tout d’une question de rapport de forces, celui-ci étant très instable. Le principal danger de ce texte constitutionnel n’est pas tant celui d’une dérive fasciste, dictatorial ou tyrannique mais plutôt les ambiguïtés d’interprétation de certains de ces articles. De ce point de vue, les forces démocratiques et contestataires ont eu raison d’avoir voulu essayé d’améliorer ce texte constitutionnel. En effet, un des reproches formulé à Morsi est qu’entre le moment où le texte lui a été remis et le référendum, il n’y a pas eu le temps nécessaire pour le libre-débat. C’est là le véritable problème qu’il faut souligner.

L’armée qui a toujours joué un rôle important en Egypte semble un peu en retrait dans les évènements ayant suivi la chute du président Moubarak. Cette impression est-elle justifiée ?

Il est nécessaire de rappeler que l’armée reste un des piliers de l’ordre étatique en Egypte. Evidemment, celle-ci ne raisonne plus dans les mêmes termes et dans le même rapport de force vis-à-vis des Frères musulmans qu’il y a deux ans, cela va de soi. Mais il ne faut pas croire que l’armée égyptienne est à genoux : elle possède de profondes ramifications au sein de la société, et notamment au niveau économique puisqu’une partie de son état-major est en fait composée d’hommes qui sont plus préoccupés par les affaires que par la stratégie militaire. Je doute d’ailleurs réellement de la capacité opérationnelle de l’armée, qui se trouve dans une situation absolument déplorable, s’il y avait le moindre conflit armé à l’encontre de l’Egypte. Nous savons ainsi que les dirigeants de l’armée, l’état-major, les officiers supérieurs, sont des hommes qui sont totalement insérés dans la vie économique égyptienne : certains prétendent même qu’environ 25 à 40% du PNB seraient réalisés par des entreprises liées ou possédées par des officiers de haut rang. Ce serait donc une erreur de penser que l’armée a disparu.
Son rapport avec les Frères musulmans est compliqué. Mais il y a finalement une sorte de modus vivendi entre les deux, et chacun sait jusqu’où ne pas aller. A ce stade, aucun n’ose franchir la ligne rouge, et chacun finalement s’observe tout en acceptant le compromis. A titre d’exemple, en vertu du texte constituant qui sera probablement adopté, l’armée ne sera toujours pas obligée de rendre compte de son budget, qui n’est ni voté ni discuté au parlement. Il s’agit d’un problème fondamental dans une société qui se veut démocratique, mais cela était déjà le cas à l’époque de Moubarak. De plus, l’armée ne veut surtout pas être inquiétée par des processus judiciaires à son encontre parce qu’elle aurait réprimé ou tué des manifestants. Aussi, je ne crois pas qu’à ce stade, les Frères musulmans aient intérêt à organiser des procès à l’encontre des responsables de l’armée.
Si l’armée n’a plus les coudées aussi franches que sous l’ère Moubarak, je crois qu’il existe une répartition tacite des tâches et des responsabilités entre l’institution militaire et les Frères musulmans, et que le bras de fer entre les deux est pour l’instant parfaitement maîtrisé. Chacun sait jusqu’où ne pas aller, et ne tient pas, en tout cas à ce stade, à aller à l’affrontement.

 

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