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La question du jour

Tunisie : quid après la démission du premier ministre ?

20 février 2013

Par Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS


Comment expliquez-vous l’échec du Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, dans la formation d’un gouvernement apolitique ?

L’assassinat politique de Chokri Belaïd est un acte de rupture matérialisant une césure nationale qui va au-delà de la dichotomie commode mais superficielle entre « islamistes » et « laïcs ». En atteste l’initiative de Hamadi Jebali, le Premier ministre démissionnaire et issu du parti islamiste Ennahda. C’est en quête d’unité nationale qu’il a réuni un « Conseil des sages » composé de hautes personnalités de la société civile. C’est dans le même esprit qu’il a proposé de constituer un gouvernement formé de « technocrates apolitiques » et d’ « hommes politiques indépendants ».
Cette initiative salutaire a reçu une fin de non-recevoir de la part de son propre parti, Ennahda, dont il est pourtant le secrétaire général... C’est la raison première de son échec. La confrontation interne avec le chef idéologique, Rached Ghannouchi, a tourné à l’avantage de ce dernier.
L’échec de son initiative témoigne plus largement des tensions internes aux trois partis au pouvoir. Outre les islamistes d’Ennahda, il faut en effet signaler le jeu trouble joué par les deux autres partis de la Troïka (le CPR et Ettakatol) incarnés respectivement par le président de la République Moncef Marzouki et le président de l’Assemblée nationale constituante Mustapha Ben Jaafar. Deux partis de centre-gauche au bord de l’implosion, pour des raisons liées à des divergences stratégiques, notamment au sujet de leur alliance avec Ennahda et leur maintien au gouvernement.

Quelle est votre analyse quant à sa démission ?

Le Premier ministre a pris acte de son échec. Face à l’impasse politique et l’impossibilité de recueillir une majorité autour de sa proposition, il fait finalement ce qu’il s’était engagé à faire en pareil hypothèse : démissionner. Il prend le risque d’accroître la crise politique et institutionnelle. Mais il s’agit a priori d’un risque calculé. En effet, paradoxalement, le Premier ministre ressort renforcé de cet épisode : il a su incarner une figure politique faisant prévaloir l’intérêt national sur l’intérêt de son propre parti. La majorité de l’opinion publique tunisienne semble le soutenir. Un retour n’est donc pas à exclure. Lui-même ne l’exclut pas. Pourquoi faire ? L’hypothèse vraisemblable – et souhaitable - est celle d’un gouvernement d’unité nationale, ouvert à l’ensemble de l’échiquier politique. Une option encore difficilement concevable pour Ennhada, le parti islamiste semblant tenté par une forme d’appropriation – confiscation ? - du pouvoir.

Quelles sont les solutions possibles qui permettraient à la Tunisie de sortir de l’impasse politique ?

Outre les urgences économiques et sociales qui nécessitent des solutions structurelles – et donc du temps – l’urgence politique est claire : accélérer la rédaction et l’adoption de la Constitution par l’Assemblée nationale constituante, afin de permettre la tenue de nouvelles élections législatives en bonne et dues formes.
Bien qu’invoquant leur « légitimité électorale », les partis au pouvoir, et Ennahda en particulier, sont particulièrement affaiblis par l’exercice du pouvoir. La durée du mandat pour lequel ils avaient été élus afin de rédiger la constitution a expiré. Pis, la « troika » islamiste/centre gauche a fait montre de son incapacité à stabiliser un pays aux prises avec une insécurité croissante et une crise économique et sociale aiguë. Une incompétence technique et une défaillance politique qui affectent la légitimité des institutions en place et mettent en péril la transition démocratique.
En outre, on assiste à une reconfiguration progressive de l’échiquier politique. Un nouveau parti de centre droit mené par l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi, Nidaa Tounes, a été créé. Il est très haut dans les sondages d’opinion. Il y a également une tendance au sein de l’opposition de gauche à la structuration et au regroupement.

Cet épisode a révélé certaines dissensions à l’intérieur du parti Ennahda. Y aurait-il de profondes divisions au sein des forces islamistes en Tunisie ?

Au-delà du cas particulier d’Ennahda, la dernière séquence reflète un phénomène plus global, significatif de la réalité : l’islamisme politique n’est pas un bloc homogène et idéologiquement uniforme. Il y a des clivages, des stratégies en concurrence. L’islamisme politique est divisé. Au-delà d’une lecture conservatrice du Coran, demeurent des clivages doctrinaux et stratégiques. C’est pourquoi les partis islamistes n’échappent pas aux divisions internes et au spectre scissionniste.
Par ailleurs, cette division est accrue par l’exercice du pouvoir : les partis islamistes se trouvent alors confrontés à des problématiques gestionnaires et l’existence de contre-pouvoirs réels. C’est là l’un des acquis du « réveil arabe » : la société civile n’a plus peur d’exprimer son opinion, son opposition au pouvoir (arbitraire, répressif).
L’exercice du pouvoir accroit l’opposition entre d’un côté des islamistes pragmatiques qui sont susceptibles de rechercher des compromis, voir un consensus national, et de l’autre des islamistes qui restent braqués sur des postures idéologiques et dogmatiques, qui n’hésitent pas à recourir à la violence politique, au moins sur le plan verbal. Ce schéma se vérifie en Tunisie, mais également en Egypte et au Maroc.
Cette complexité devrait inviter certains observateurs ou hommes politiques – y compris l’actuel ministre de l’Intérieur Manuel Valls – d’éviter agiter frénétiquement le spectre d’un « fascisme islamique » général et indéfini. Manuel Valls et consorts font ainsi le jeu des tenants du choc des civilisations en propageant un discours de la peur, celui qui a été précisément rejeté par les Tunisiens après la mort de l’opposant Chokri Belaïd.

 

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