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La question du jour

2014, année internationale de l’agriculture familiale (AIAF) de l’ONU : quels enjeux ?

9 janvier

Le point de vue de Sébastien Abis, Chercheur associé à l’IRIS et administrateur au CIHEAM


Pourquoi l’agriculture familiale a-t-elle été placée au centre des attentions des organes onusiens cette année ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que ces années internationales dédiées à des thématiques précises sont promues dans le cadre onusien afin de sensibiliser les opinions publiques du monde entier aux grands enjeux du développement qui correspondent aux objectifs de la charte des Nations-unies et qui peuvent revêtir un caractère politique, environnementale, sociale ou encore humanitaire. Plusieurs sujets peuvent coexister durant une même année. Ce sera le cas en 2014 car, outre l’agriculture familiale, c’est aussi l’année internationale des petits Etats insulaires en développement et celle de la cristallographie (qui est, selon la définition donnée dans le Larousse, la « science de la matière cristallisée, des lois qui président à sa formation, de sa structure, de ses propriétés géométriques, physiques et chimiques »).

Ensuite, et pour être bref, ce choix de positionner l’agriculture familiale au cœur du dispositif onusien en 2014, indique que les questions agricoles sont vraiment redevenues centrales dans l’agenda stratégique international. La crise alimentaire de 2007/2008 et les nombreux événements sociopolitiques qui secouent la planète ces derniers mois où les motifs alimentaires et ruraux ne manquent pas (comme dans certains pays arabes) ont contribué à ce reclassement. C’est malheureux qu’il ait fallu attendre une succession de crises pour remettre l’agriculture à l’ordre du jour. Mais en même temps, c’est assurément salutaire quand on sait que le sujet avait quitté les écrans radars politiques et médiatiques au tournant du millénaire, puisque le secteur primaire était jugé obsolète et que le prix des produits alimentaires était bas. En 2014, non seulement l’agriculture s’est réinvitée au cœur des politiques de développement de plusieurs pays ou s’affiche comme l’un des secteurs d’expression de la puissance pour ceux qui en ont la force, mais l’inflation alimentaire s’est également réintroduite comme une menace dans le quotidien des populations, outre celles qui souffraient et souffrent encore de la faim.

Ici, il nous faut enfin rappeler quelques chiffres simples mais éclairants qui expliquent en partie ce choix onusien. Près de 850 millions d’individus restent sous-alimentés dans le monde. C’est-à-dire un habitant sur huit environ. Près de la moitié de la population du Globe vit toujours en milieu rural : même si nous comptons depuis 2007 davantage d’urbains que de ruraux en valeur relative, numériquement, nous avons de plus en plus de ruraux sur la planète compte tenu de la croissance démographique. L’agriculture emploie environ 2 milliards de personnes dans le monde et son activité est vitale pour l’humanité entière (cette évidence ne doit jamais être oubliée !). L’agriculture familiale est le modèle le plus répandu de la planète avec environ 500 millions d’exploitations de ce type.

Enfin, un mot sur le contexte géopolitique agricole qui se profile. Nous devrions être 9,6 milliards d’habitants en 2050 selon la projection médiane des Nations-Unies. La production alimentaire devra augmenter de 60% d’ici à 2050 pour répondre au défi mondial. Mais si l’on prend la variante basse (8,3) et haute (10,9), l’incertitude porte sur 2,6 milliards d’habitants en plus ou en moins d’ici la moitié du siècle. Cette fourchette est suffisamment large pour plonger le monde dans une inconnue alimentaire. Serons-nous capables de nourrir autant de personnes alors que les contraintes de la géographie et du climat se durcissent et que nous gaspillons environ le tiers de ce que nous produisons sur le plan alimentaire faute de comportements responsables ou d’infrastructures efficientes ?

Quels sont les principaux objectifs et enjeux de l’AIAF ?

Pour ce qui concerne plus spécifiquement l’Année internationale de l’agriculture familiale, les Nations-unies veulent souligner à quel point elle peut contribuer à la problématique du développement agricole et à la réduction de la pauvreté et de la faim dans le monde. En effet, l’immensité des défis alimentaires à relever nécessite que toutes les formes d’agriculture soient mobilisées et soutenues. La petite agriculture domine dans la majorité des pays en développement. C’est elle qui assure la sécurité alimentaire locale de populations qui bien souvent vivent de l’activité agricole, comme nous l’avons indiqué précédemment, mais qui ne produisent qu’en quantités restreintes. Leurs activités agricoles ne visent pas à conquérir des marchés lointains ou extérieurs. L’autosuffisance alimentaire locale reste suffisamment difficile à atteindre avant tout autre considération. D’ailleurs, il faut mentionner que 80% des aliments consommés dans les pays en développement sont produits par des petits exploitants. Au Maghreb, deux-tiers des exploitations agricoles présentent un profil inférieur à 5 hectares : la très petite agriculture domine donc le paysage agraire dans cette zone où il convient donc de penser à ces formes majoritaires d’exploitation quand il s’agit de penser le développement agricole et rural.

Toutefois, nous avons aussi une agriculture familiale tout autre dans les pays riches, où de petites exploitations sont capables d’être innovantes, actives commercialement et managériale dans leur fonctionnement. Le message que cherchera très probablement à faire passer les Nations-Unies sera celui de la diversité des situations et l’exigence d’adapter les pratiques. Les caractéristiques des agricultures familiales dans le monde sont très différentes d’un à pays à l’autre, et même d’un territoire à un autre au sein même d’un Etat. A chaque terre son histoire, sa dotation géographique, son régime juridique ou encore ses réalités sociologiques. A chaque terroir son produit et son alimentation. La typicité des productions et leur caractère traditionnel reposent beaucoup sur l’existence de ces agricultures familiales. Cette diversité fait toutefois l’objet de pressions croissantes avec l’essor d’une agriculture capitalistique depuis la seconde moitié du 20ème siècle, qui se développe sur des superficies plus vastes, avec des moyens de production plus modernes (mécanisation et introduction des technologies au fil du temps, du téléguidage satellitaire en passant par la chimie verte) et où les ressources humaines ne sont pas toujours associées aux dynamiques. Le débat d’une agriculture de firme sans agriculteurs qui se dessinerait dans certaines régions du Globe, comme en Amérique latine, pose un certain nombre de questions, à commencer par celle de la place des individus et de l’emploi en milieu agricole. Sans aucun doute, en mettant l’accent sur l’agriculture familiale, les Nations-Unies cherchent à défendre ces exploitations de petite taille, qui ont pu être éliminées dans certains pays, qui ne bénéficient pas de conditions de travail minimales (poids de l’économie informelle, absence de droits, etc.) ou qui se retrouvent marginalisées à l’heure où la mondialisation agricole bat son plein. C’est ici que l’argument stratégique sur l’adaptation des politiques de développement agricole et des stratégies de sécurité alimentaire trouve sa justification. Il n’est pas raisonnable de vouloir plaquer à l’échelle de la planète toute entière un seul et unique modèle agricole. Ou alors ce seront des millions de nouveaux emplois détruits, dans des territoires où les relais de croissance autre que l’agriculture demeurent insignifiants. Les spécificités locales demandent à ce que les projets, publics comme privés, soient adaptés et que les pratiques mises en œuvre correspondent à la fois aux besoins et aux attentes des populations concernées. A ce titre, la durabilité des ressources naturelles, que sont l’eau et les sols, indispensables à l’activité agricole, occupe une position centrale dans cette équation difficile du développement. Il faut en effet continuer à produire plus mais il faut le faire autrement, car la raréfaction de l’eau et des terres arables s’amplifie pour bons nombres de pays. Aussi, un concept semble retenir actuellement une attention particulière de la part des décideurs et des scientifiques : celui des systèmes alimentaires territorialisés. Là encore, l’idée n’est pas de refuser la globalisation et de faire l’apologie d’un système autarcique qui n’aurait aucun sens, mais au contraire de proposer que les politiques de sécurité alimentaire instaurées par les bailleurs internationaux et les pouvoirs publics puissent être pensées, appliquées et ajustées progressivement au niveau des régions et des collectivités locales l’intérieur du pays. Cela passe par des approches intersectorielles et par filières.

A cela s’ajoute l’inévitable régulation internationale de l’ouverture des économies et de la libéralisation des échanges, car la vulnérabilité des agricultures familiales demeurent une tendance lourde. Si elles sont souvent fragilisées par la mondialisation, elles n’en sont pas moins compétitives parfois. En effet, il est significatif de noter que les agricultures familiales peuvent parfois obtenir des résultats alimentaires, sociaux et environnementaux bien meilleurs que ceux enregistrés par ceux appartenant à la catégorie des entreprises agricoles de grande taille. Dans plusieurs contextes de production, ces agricultures familiales présentent des avantages comparatifs par rapport à cette agriculture de firme dont le moteur repose plus sur l’économie que sur le social. Mais attention, nous devons nous garder de trop confronter ces deux modèles. Si la distinction est de mise, tout l’enjeu mondial alimentaire actuel et à venir consiste à trouver des voies et moyens pour faire coexister intelligemment agricultures familiales et agriculture de firme. La recherche de complémentarités doit primer sur les luttes d’opposition. D’ailleurs, il ne faudrait pas non contredire les propos précédents : au sein de chacun des deux grands modèles dominantes cohabitent ou existent une très forte hétérogénéité de trajectoires, de réalités et de formes d’exploitation.

C’est donc aussi cela l’objectif des Nations-Unies : faire valoir ces atouts de l’agriculture familiale pour éviter une surdomination de l’agriculture de firmes dans le débat mondial sur la sécurité alimentaire, mais également proposer des expériences et des initiatives pour permettre aux petites agricultures de contribuer, aux côtés des entreprises agricoles, à la réduction de la faim, à l’amélioration de la productivité et à la préservation des ressources naturelles.

Quel rôle joueront les organisations internationales, notamment l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, durant l’AIAF ? Au niveau européen, des initiatives sont-elles envisagées ?

Evidemment, c’est l’agenda dédiée des Nations-Unies qui sera le pilier de cette année internationale de l’agriculture familiale. La FAO se mobilisera d’autant plus que le directeur général, le brésilien José Graziano da Silva, semble avoir à cœur de traiter le sujet dans son mandat entamé en janvier 2012 (le premier sud-américain à ce poste). Les objectifs décrits plus haut seront donc menés par l’agence basée à Rome mais qui va multiplier les discussions aux quatre coins du monde pour défendre la coopération internationale et le dialogue multilatéral sur ce thème. La mise en place de plate-forme de concertations régionales, nationales et locales sera soutenue. Echanges et partages d’expériences seront encouragés. Capacités des agricultures familiales à proposer des solutions pour le développement et la sécurité alimentaires seront valorisées. Derrière cet exercice de communication, il y a clairement aussi en jeu la crédibilité de la FAO, parfois critiqué pour ses pesanteurs bureaucratiques, mais qui agit aussi souvent sans faire de bruit à travers des projets concrets. Sur l’agriculture familiale, elle aura sans doute l’ambition de faire inscrire ce thème au cœur des politiques de développement des pays et d’en promouvoir la richesse. La FAO s’est par exemple fortement impliquée dernièrement sur l’agriculture familiale de montagne, car le tiers des affamés de la planète se trouvent dans ces espaces difficiles et marginaux. Elle voudra très probablement aussi attirer l’attention sur la faible reconnaissance institutionnelle et le déficit de représentation politique dont souffrent les agricultures familiales dans de nombreux pays. Leur requalification sera un objectif de cette année internationale qui leur est consacrée.
Sur un autre plan, il conviendra aussi de suivre la discussion onusienne inter-agence car la défense de l’agriculture familiale d’un côté doit s’accompagner de politiques commerciales cohérentes d’un autre côté. L’accord trouvé à Bali, dans le cadre de l’OMC, le 7 décembre dernier sur la libéralisation des échanges, où les questions agricoles restent sensibles, donne une dimension supplémentaire à cette concertation globale à mener par les instances internationales. Gageons que la discussion entre les agences sera facilitée par le fait que ce soient deux brésiliens qui dirigent actuellement la FAO et l’OMC !
A l’échelle européenne, des actions sont aussi programmées. La Commission et le Parlement auront leur calendrier d’initiatives en 2014 à cet effet et une grande conférence s’est déjà tenue à Bruxelles le 29 novembre dernier. Les pays européens possèdent une histoire agricole riche et plurielle, où l’agriculture familiale a été déterminante par le passé mais le reste donc encore. Le commissaire européen à l’agriculture, Monsieur Dacian Ciolos, l’a en effet déclaré en ces termes : « sécurité alimentaire, gestion durable des ressources naturelles, développement équilibré de territoire : ce sont les trois objectifs-clefs de la nouvelle PAC qui viens d’être adoptée et qui sera en vigueur à partir de 2014. Ces objectifs s’appuient sur les fermes familiales de l’Europe  ». Notons aussi que c’est Monsieur Gerd Sonnleitner, président de l’association des agriculteurs européens, d’origine allemande, qui sera l’ambassadeur spécial de, l’UE pour l’Année internationale de l’agriculture familiale.
Enfin, il est intéressant d’observer que la France, à son niveau, se mobilise également sur le thème. Elle plaide d’ailleurs pour une politique européenne volontariste sur l’agriculture familiale, en insistant sur les enjeux fonciers, économiques et ruraux de la problématique. C’est en substance le message délivré par le ministre de l’Agriculture, Monsieur Stéphane Le Foll, et le ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé du Développement, Monsieur Pascal Canfin, lors de la conférence de presse organisée à Paris le 18 décembre 2013 pour ouvrir l’année internationale de l’agriculture familiale en France. Celle-ci sera l’un des thèmes phares du prochain salon international de l’agriculture de Paris en février 2014 et de la Loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt qui sera prochainement adoptée. La France s’est également engagée à doubler sa contribution aux agricultures familiales en Afrique subsaharienne d’ici 2016, à travers l’action de l’Agence française de développement, soit environ 400 millions d’euros de nouveaux concours chaque année. Enfin, de nombreuses manifestations grand public, politiques et scientifiques rythmeront l’année 2014 en France en mettant à l’honneur l’agriculture familiale.

 

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