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La démocratie libanaise et sa lingua franca confessionnelle : les limites de la représentation et les déficiences de la légitimité

Par Sami Aoun, professeur au Département de Science politique de l’université de Sherbrooke

Fascinant et éloquent, le spectacle électoral démocratique au Liban confirme que la majorité anti-iranienne et anti-syrienne, le front du 14-mars, n’est plus fictive ! Par contre, cette victoire surprenante, il est vrai, ne lui donne pas la capacité de gouverner seule la mosaïque libanaise. Même si elle a réussi à faire obstruction à l’ambition affichée du Hezbollah de remodeler l’autorité centrale à Beyrouth, tout en faisant échouer le slogan réformiste, confus et ambigu de « la Troisième République » du Général Michel Aoun.


Par un taux de participation élevé, dans un climat de tensions partisanes et surtout de repli identitaire sectaire ou confessionnel, le scrutin libanais a redessiné un nouvel échiquier. Les traits saillants suivants méritent d’être soulignés :

-  Aucun parti politique ou dirigeant ne pourrait s’enorgueillir de représenter suffisamment toutes les régions, les communautés et l’ensemble du pays. Cela est vrai pour les dirigeants de la majorité du 14-mars privés d’une représentation au sein de la communauté chiite. C’est également le cas des forces du 8-Mars, absentes dans la représentation de poids de la communauté sunnite. Le clivage entre sunnites et chiites s’est exprimé sans camouflage dans les résultats du scrutin ;

-  Sans dénigrer l’originalité du spectacle démocratique dans une région qui accuse un déficit dans la vie parlementaire, reste que la démocratie libanaise, du fait de la loi électorale de 1960, est menée par des forces marquées par un esprit sectaire confessionnel religieux haineux. Quasi-absents : les députés de la gauche, de la mouvance laïque ou de la tendance du renouveau démocratique. Le vote en bloc par incitation sectaire et par directives des autorités religieuses l’a emporté sur le choix individuel d’un citoyen réfléchi. Des appels au vote ont pris des formes de sermon ou d’obligations légales ;

-  A remarquer, cette emprise sans équivoque du Parti de Dieu (le Hezbollah) sur la communauté chiite, une emprise lourde de significations. Un vote d’appui référendaire à « l’État Résistant » qui n’a pas été suivi dans les autres communautés. En revanche, le rôle du vote chiite massif, souvent en faveur des alliés des candidats chrétiens du Général Michel Aoun, a confirmé la montée démographique de cette composante fondatrice de l’entité libanaise. Du même souffle, elle a indiqué le recul de l’électorat chrétien et surtout de son leadership. Le Général Aoun donne l’impression qu’il leur doit un bon nombre des ses députés. Ceux-là ont été élus malgré le recul manifeste de l’appui de leurs communautés dans les circonscriptions mixtes. Les deux cas de Baada et Jbeil sont symptomatiques ;

-  A remarquer aussi que le vote populaire chiite s’est exercé massivement contre les candidats chiites qui ont osé défier le duo Hezbollah et Amal. Un vote d’excommunication ou presque. La pesanteur des fatwas se faisait sentir ! ;

-  Sans qu’il soit au même niveau de représentation massive de la communauté sunnite, étant donnée une diversité plus large, Saad Hariri a eu une victoire éclatante face aux défis posés par le Hezbollah et la politique du régime syrien. Sa majorité parlementaire s’est confirmée. La prétention qu’elle était fictive n’est plus convaincante. En revanche, à l’instar des chiites, les sunnites ont voté en bloc dans les circonscriptions mixtes. Le trop-plein de puissance du Hezbollah lors du 7 mai 2008, qualifié par la suite de « journée glorieuse », est l’un des facteurs explicatifs. Un vote sunnite à un niveau de mobilisation inédit a garanti à leurs alliés chrétiens les chances de leur succès. Comme à Zahlé, ville catholique chrétienne renommée où la victoire de la liste du 14-Mars a été un coup de semonce à l’opposition pro Hezbollah.

-  Le cas du vote chrétien mérite une attention particulière, avec une impression générale que les chrétiens étaient la chair à canon de cette lutte électorale. Dans une situation de perte d’influence, le Général Michel Aoun s’est vu incapable de s’imposer comme un chef populaire, rassembleur et meneur. Cela apparait paradoxal : il a tout de même eu un plus grand nombre de députés ! Avec un style défiant, et le plus souvent tendu, et des voltes faces mal défendues, mal comprises et le plus souvent contestées dans la base populaire chrétienne, il remporte le grade du premier leader dans sa communauté. Mais sans le charisme d’antan ;

-  Autres pôles chrétiens : le Patriarche maronite Sfeir, le président de la République Michel Suleiman et d’autres comme l’ancien président Amine Gemayel et le chef du parti des Forces Libanaises, Samir Geagea. Ils n’ont pas hésité à dénoncer avec véhémence, leur rejet des alliances du Général Aoun avec le Hezbollah, la Syrie et l’Iran. Cela a été manifeste dans le changement des tendances au sein des communautés chrétiennes : rejet de livrer les commandes à un seul chef charismatique ! Ceci, d’ailleurs, est en contre sens avec les autres communautés sunnite, chiite et druze ;

-  L’avenir du Liban reste tributaire des rivalités et des ententes régionales et internationales. Ce scrutin a confirmé le retour de la majorité du 14-Mars, proche des politiques égyptiennes et saoudiennes, de la France et des États-Unis. Pourtant, les forces du 8-Mars ne sont nullement affaiblies. Surtout, le statut du Hezbollah et sa force d’intimidation restent intacts. Sa défaite est tactique et non stratégique. Il se pourrait même qu’il soit heureux de son propre malheur. Il a évité de prendre le pouvoir dans un moment régional et international à haut risque ! Le régime syrien réarticule ses options diplomatiques : une ouverture lente et graduelle vers ses opposants arabes au Caire et à Riad. Cela accompagné par un ton plus conciliant dans ses commentaires des résultats libanais. L’Iran, lui, a essuyé un revers : son ambition de consolider son influence sur la Méditerranée n’était pas au rendez-vous ;

-  L’équilibre libanais reste précaire. La quête d’un gouvernement d’unité nationale s’impose d’arrache pied. C’est un pré-requis pour tout effort visant à faire sortir ce régime confessionnel de sa crise structurelle et de le fonder sur la citoyenneté. Et surtout pour s’éloigner du risque d’une guerre civile entre sunnites et chiites. Renforcer l’État central, par la personne du président Michel Suleiman, par le concours des gagnants et des perdants, reste la seule voie de salut pour le Liban. Et cela par le biais des nouvelles alliances qui relèvent de cette polarisation confessionnelle dangereuse et qui peuvent atténuer les retombées négatives des deux loyautés : celles sous-étatiques, sectaires - sous le seuil de la citoyenneté et de la modernité politique. Les autres loyautés extra territoriales qui fragilisent l’entité libanaise accusent déjà un haut degré de vulnérabilité. Le point d’orgue sera de remettre la décision de la guerre et de la paix entre les mains d’un pouvoir central légitime et transcommunautaire. C’est la condition sine quo none pour libérer cet État otage et suspendu. Et pour poursuivre l’édification d’une démocratie prometteuse, malgré tout, dans son espace moyen-oriental.


Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS.
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