Accueil du site > Toutes les rubriques > Dossier > Iran : des élections présidentielles incertaines mais cruciales
Dossier dirigé par Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS
Le 12 juin prochain, les Iraniens voteront pour la 10e fois sous le régime islamique pour élire un nouveau président de la République. Cette échéance constitue un moment fort de la vie politique, même si dans le système politique iranien, unique au monde, le président élu au suffrage universel, n’est pas le véritable détenteur du pouvoir de décision sur les orientations fondamentales du pays, plus particulièrement en matière de politique étrangère.
Ce pouvoir revient, en dernier lieu, au Guide suprême de la révolution, actuellement l’ayatollah Khamenei. Selon la Constitution iranienne, le Guide doit posséder toutes les qualités de savoir religieux (Vali-Faqih), ce qui n’est pas le cas du Président de la République. Cependant, son rôle ne se limite pas aux domaines religieux et spirituel, il est également le chef politique et militaire suprême de la République islamique.
Néanmoins, l’élection présidentielle n’est dépourvue ni d’intérêt ni de surprise. L’expérience de ces dernières années montre que le président peut avoir une influence non négligeable sur la politique iranienne. L’élection, à la surprise générale, de Mohammad Khatami en 1997, contre le candidat de l’appareil politique et religieux du régime, a été marquée par une volonté affichée de réforme à l’intérieur et de détente en matière de politique étrangère, allant jusqu’à la suspension de l’enrichissement de l’uranium pendant près de deux ans. Cependant, confronté à l’hostilité du guide suprême et des institutions religieuses aux mains des conservateurs, Khatami n’a pas réussi à mener à bien sa politique d’ouverture à la société civile et les réformes politiques en Iran, ou encore le « dialogue des civilisations », dont il a été l’initiateur, à l’extérieur.
En 2005, alors qu’on attendait le retour du conservateur, mais néanmoins pragmatique, Ali Akbar Hachémi Rafsandjani, l’un des personnages clés du régime et candidat à la présidence, c’est un quasi-inconnu à l’étranger, Maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad, s’appuyant sur des associations religieuses, des mosquées et des réseaux de miliciens islamiques (Basijis) dont il est issu, qui a été élu. L’élection du populiste Ahmadinejad marque le retour de « la droite islamiste » et sa mainmise sur les deux institutions politiques élues au suffrage universel, la présidence de la république et l’Assemblé nationale qui leur échappaient depuis l’élection de Khatami en 1997. La présidence d’Ahmadinejad se traduit par l’aggravation de la situation économique, la montée de l’inflation et du chômage, alors qu’il promettait d’« apporter le revenu du pétrole sur la table des Iraniens ». Ses opposants se demandent aujourd’hui où sont passés les quelques 300 milliards de recette du pétrole que l’Iran a obtenu grâce à la montée du prix du baril, ces dernières années sous sa présidence.
En politique étrangère, la présidence d’Ahmadinejad marque le retour des tensions entre l’Iran et l’Occident, notamment sur le dossier nucléaire, qui est à l’origine des sanctions imposées à l’Iran par le Conseil de sécurité de l’ONU et des sanctions bilatérales prises par les Européens, contribuant à la dégradation de la situation économique en Iran. Les déclarations du président iranien niant la réalité de la Shoah et contestant l’existence d’Israël font partie de la même stratégie de tension.
La dualité du pouvoir, qui se traduit par la prédominance des institutions religieuses, et notamment du Guide qui n’est pas élu directement par les électeurs (il est élu par ses pairs du Conseil des experts), sur celles qui ont une certaine légitimité démocratique (la présidence de la République, le Parlement et les conseils municipaux), s’exprime d’abord dans les choix ou non des candidatures. Le choix des candidats à l’élection présidentielle, comme à toute autre élection, est discriminatoire et relève de la décision du « Conseil des gardiens », instance qui valide les candidatures souvent en fonction de critères non démocratiques. Les opposants qui critiquent les orientations fondamentales du régime, les décisions du guide, ou se prononcent pour une modification de la Constitution, n’ont aucune chance de participer aux élections. En 2005, le Conseil a ainsi rejeté la candidature de la plupart des députés réformateurs sortants, y compris d’un vice-président du Parlement et le dirigeant du principal parti réformateur, pour marquer un coup d’arrêt au mouvement des réformes engagé par le président Mohammad Khatami. Pour l’élection présidentielle du 12 juin prochain, si le Conseil des gardiens a validé les candidatures des quatre « grands » candidats, Mahmoud Ahmadinejad, Mehdi Karoubi, Hossein Moussavi et Mohsen Rezaie, il n’a retenu aucune des 42 candidatures féminines, se basant sur une interprétation contestée de la Constitution qui refuserait aux femmes le droit d’accéder au poste de président de la République.
Cependant, une fois les candidats désignés, une véritable campagne électorale anime la vie politique iranienne. Aujourd’hui, la campagne bat son plein. Les candidats s’affrontent au cours de sept débats télévisés. Ils parcourent le pays pour organiser des meetings. Le 23 mai, l’ex-président Mohammad Khatami a réuni plus de 12 000 de ses fidèles dans un stade de Téhéran pour célébrer la date anniversaire de sa première élection et pour apporter son soutien à Hossein Moussavi. Un déplacement de ce dernier dans sa ville natale, Tabriz, en Azerbaïdjan, a réuni ainsi 30 000 personnes.
L’ex-président Mohammad Khatami, sous la pression de ses amis et convaincu qu’il serait le seul à battre Ahmadinejad, a pris la décision de se déclarer candidat dès décembre 2008. Ses premiers déplacements en province ont été triomphaux, comparables à sa campagne de 1997 et ne laissant aucun doute sur sa popularité restée intacte. Mais, lorsque Hossein Moussavi s’est présenté aussi contre Ahmadinejad, Mohammad Khatami s’est retiré de la course aux présidentielles. Les raisons qui ont poussé Khatami à prendre cette décision font débat en Iran. Il est vrai que certains milieux liés aux radicaux lui ont prédit « le même sort que Benazir Bhutto », l’ex-premier ministre du Pakistan assassinée au cours de la campagne électorale en 2008. Mais, d’après des analystes proches de Khatami, cette décision est fondée sur une appréciation politique. Khatami, élu à nouveau, n’aurait toujours pas les moyens de mener à bien sa politique réformiste et de répondre aux espoirs que son élection aurait pu susciter dans la société. Toujours confronté aux institutions conservatrices et au Guide, et en l’absence d’un équilibre politique, il ne pouvait sortir vainqueur d’une épreuve de force avec le Guide de la révolution. Le véritable objectif des réformes consisterait à établir progressivement un certain équilibre entre les différents centres du pouvoir, indispensable à l’amorce d’une démocratisation. Dans l’esprit de Khatami, cet objectif serait mieux assuré par Hossein Moussavi qui peut compter sur l’appui d’une frange du clergé.
Mahmoud Ahmadinejad, fidèle à sa réputation, mène, quant à lui, une campagne populiste. En utilisant les fonds publics, il distribue des chèques, des bons d’achats ou de l’argent aux fonctionnaires, aux étudiants et aux agriculteurs. Il n’a pas hésité à distribuer 300 tonnes de pommes de terre dans les quartiers populaires de Téhéran et en province. Pour éviter de parler de l’échec de son gouvernement sur le plan économique, il use et abuse d’un discours nationaliste, n’hésitant pas à accuser les réformateurs d’avoir trahi le pays en amorçant une politique de détente avec l’Occident et suspendu, en 2003, l’enrichissement de l’uranium, allant jusqu’à rejeter toute négociation sur ce dossier en dehors du cadre de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) après le scrutin du 12 juin. Le Guide suprême, qui d’habitude évite de s’engager publiquement pour telle ou telle faction du régime, multiplie les déclarations pour fustiger les réformateurs, « ceux qui abdiquent au profit de l’Occident », dit-il.
Face à Ahmadinejad, les deux candidats réformateurs, Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, ainsi que le candidat issu de la faction conservatrice Mohsen Rezai, ont un point commun. Ils dénoncent la gestion du pays par le président sortant, sa politique inflationniste (l’inflation atteint cette année 25 %) et le gaspillage de la recette pétrolière, soit près de 300 milliards de dollars en trois ans. Les candidats réformateurs insistent également sur le respect des lois, respect des droits des citoyens et des minorités ethniques et religieuses. Ils se prononcent clairement en faveur des discussions avec les Etats-Unis. Même Mohsen Rezai constate qu’il y a un changement dans l’attitude de ce pays après l’élection de Barack Obama. Les réformateurs s’appuient sur les jeunes et les femmes, leurs électeurs habituels, mais le fait marquant sur ce point, unique dans l’histoire de la République islamique, est l’engagement de Zahra Rahnaward, l’épouse de Hossein Moussavi, qui participe activement à la campagne aux côtés de son mari et organise elle-même des meetings de campagne. Elle a annoncé que si son mari est élu, l’Iran signera la convention internationale interdisant toutes sortes de discriminations contre les femmes.
Le résultat du scrutin du 12 juin est incertain. Avec la présence de deux candidats de poids, les réformateurs ont pris le risque d’une division, laquelle, s’ils n’arrivent pas à la surmonter au soir du 12 juin, contribuera à la réélection d’Ahmadinejad. N’oublions pas qu’aux élections présidentielles de 2004, la dispersion des voix des réformateurs entre plusieurs candidats a été une des raisons de la victoire d’Ahmadinejad. Mais les conservateurs qu’on appelle désormais « Oussoulgrayans » (défenseurs des principes), sont également divisés. Outre la candidature de Mohsen Rezai, comme candidat indépendant, les personnalités les plus en vue des « Oussoulgrayans », comme Ali Laridjani, président du Parlement, Baquer Khalibaf, maire de Téhéran, Hassan Rouhani, ancien négociateur en chef du dossier nucléaire, ainsi que près de la moitié des députés conservateurs, n’ont pas apporté leur soutien à Ahmadinejad. Seuls 80 députés appartenant à la faction "oussoulgrayans" qui compte plus de 200 membres, ont apporté publiquement leur soutien à Ahmadinejad.
Par Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS et Maxime Pinard, assistant de recherche à l’IRIS
Interview d’Ahmad Salamatian, analyste politique, ancien député et ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du premier gouvernement après la révolution islamique en Iran.
Par Thierry Coville, chercheur associé à l’IRIS
Par Azadeh Kian, professeur de sociologie et directrice du CEDREF, Université Paris Diderot-Paris 7 et chercheur à l’UMR Mondes iranien et indien, CNRS-INALCO-Paris III-EPHE
Par François Nicoullaud, ancien diplomate, ancien ambassadeur de France en Iran (2001-2005)
Par Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS
Par Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS
Par Fabio Liberti, chercheur à l’IRIS
Par Maxime Pinard, assistant de recherche à l’IRIS
Structures et fonctionnement du pouvoir en République islamique
L’économie, enjeu principal des élections présidentielles iraniennes
L’IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, centre de recherche en relations internationales, a créé son site d’informations "affaires-strategiques.info".